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mardi 11 janvier 2022

Orthophonie : quel avenir ? Grains ou éclaircies à l'horizon ?

 

 

J'ai pris cette photo sur une plage normande, un jour d'octobre où les grains et les éclaircies se succédaient.

C'est aussi le spectacle qu'offre l'orthophonie d'aujourd'hui. Les grains apparaissent à l'horizon, mais aussi les éclaircies. En pareille circonstance, on se demande toujours si on va s'en sortir sec, ou essoré.

 

Commençons par énumérer les grains : ça nous permettra de finir sur une tonalité plus joyeuse.

1) L'inflation

L'inflation est de retour :
https://www.capital.fr/entreprises-marches/france-inflation-de-2-8-sur-un-an-en-decembre-3-4-en-donnees-harmonisees-1424386

Les économistes hésitent encore sur cette hausse des prix : est-ce juste un effet covid momentané, ou un retour durable dû à des causes profondes (ex : la transition énergétique, horriblement coûteuse mais nécessaire) ? Un critère important sera l'enclenchement de la boucle prix-salaires : si les salaires augmentent après les prix, nous pourrions avoir une vraie inflation durable, auto-alimentée.

Pour nous qui avons des tarifs réglementés, l'inflation est un grain extrêmement menaçant : nous n'avons plus de boucle prix-tarifs depuis le tournant de la rigueur de 1983. Ca date.

2) Les négociations conventionnelles

L'inflation, c'est un mouvement permanent. Mais les négociations conventionnelles avec la sécu, c'est tous les cinq ans. Pourquoi ? On ne sait pas.

Quoi qu'il en soit, on ne rattrape jamais cinq ans d'inflation, même en combinant une hausse de l'AMO et quelques modifications de la nomenclature.

Lors des dernières négociations, en 2017, nos représentants ont même accepté de signer un accord sans hausse de l'AMO, alors que le C des médecins prenait 9 % dans le même temps.

Cette année, c'est reparti pour un tour : la lettre de cadrage du ministère exclut une hausse de l'AMO. La présidente de la FNO s'en est émue :
https://fno.fr/actualites/vie-syndicale/declaration-liminaire-lue-par-anne-dehetre-presidente-a-louverture-des-negociations-conventionnelles/

Que peut-on attendre, dans ces conditions ? L'avenant 16 a tracé la voie :

  • quelques petits forfaits ; rappelons que la rémunération à l'acte est considérée comme une horreur par une partie de l'intelligentsia française et que la forfait est un excellent moyen d'abaisser notre taux horaire ;
  • un saupoudrage de dixièmes de coefficients dans la nomenclature ;
  • une hausse des aides à l'installation dans les zones très sous-dotées (avec un zonage qui permet de nier la réalité du terrain).

En somme : rien ne compensera 3% d'inflation par an. Et si l'inflation dérape carrément ? Eh bien... aucun dispositif n'est prévu. Un assouplissement des dépassements d'honoraires, par exemple pour monétiser une compétence poussée, nous offrirait une bouffée d'oxygène. Mais nos représentants ne le revendiquent pas. Bien sûr, il y aurait de l'injustice sociale dans une mesure de cet ordre. 

Mais à force de refuser l'injustice sociale pour les autres, nous l'admettons pour nous : pendant que nos tarifs décrochaient de l'inflation, le pouvoir d'achat global de la population n'a cessé d'augmenter, bien qu'elle ait eu le sentiment inverse. Les chiffres sont têtus.

Imaginez un restaurateur qui s'alignerait sur les tarifs du restaurant universitaire pour être socialement juste. C'est ce que nous faisons.

3) CARPIMKO = régime spécial ?

Le pouvoir a laissé entrevoir les contours de la réforme Delevoye v.2. Il est fort probable que nous y ayons droit au second semestre, en cas de réélection.

On commence à comprendre qu'ils réfléchissent à un nouveau décalage de l'âge de départ, ce qui n'est pas trop grave. Même si nos bornes actuelles de 62 et 67 ans deviennent 64 et 69, ça ne changera pas la face du monde.

Plus gênant : les régimes autonomes comme la CARPIMKO n'existent pas dans la communication du pouvoir. Nous restons donc assimilés aux régimes spéciaux comme ceux d'EDF et de la SNCF, qu'il veut voir disparaître. 

La CARPIMKO elle-même ne communique pas sur ce thème. Elle donne l'impression de se laisser assimiler aux régimes spéciaux. Peut-être a-t-elle une stratégie visant à nous défendre. Dans ce cas, elle le cache bien.

On nous prépare donc un retour du matraquage qu'on voulait nous infliger en 2019. Nos représentants avaient cautionné une compensation par la baisse de la CSG. Mais elle était inconstitutionnelle, d'après les avocats. Et elle ne protégeait absolument pas ceux qui avaient le malheur de dépasser 41 136 € de bénéfice. Après tout, ces collègues n'ont qu'à payer, non ? Ils ont l'habitude.

En fait, le passage aux fameux 28% de cotisation retraite serait une grosse incitation à soigner le moins de patients possible : à quoi bon s'échiner, si c'est juste pour payer les retraites des baby boomers et si ça contribue à être abandonné dans la tourmente par ses pairs ?

4) La pression de la demande

Que vous soyez en zone sous-dotée, intermédiaire ou très dotée, vous avez probablement une liste d'attente. Rares sont les endroits où nous faisons face à la demande.

Dans les faits, pour beaucoup de patients potentiels, nous n'existons plus. Ecouter les messages du répondeur est un exercice angoissant pour tout professionnel de santé doté d'un minimum d'empathie.

5) le délire administratif 


La glorieuse administration française aime consommer le temps des citoyens. Nous n'échappons pas à ce gaspillage d'énergie, avec :

  • des comptes rendus de bilans dont seule la conclusion intéresse la plupart des médecins
  • l'obligation de s'inscrire à mssanté, alors que les médecins sont chez Apicrypt
  • l'obligation de déclaration d'indicateurs
  • la DAP papier maintenue dans tant de départements, à l'heure où la Poste impose des augmentations délirantes sur les timbres
  • la double prise en charge : conventions à lire, à renvoyer, puis factures à fabriquer, puis vérification du fait que les centres paient réellement (plusieurs semaines plus tard)
  • les mutuelles non gérées par la carte Vitale, avec tous les défauts de paiement que cela peut induire pour ceux qui rendent service à leurs patients avec le tiers payant intégral
  • CFE : déclaration peu compréhensible, paiement compliqué qu'il faut aller trouver soi-même depuis qu'ils ne daignent même plus envoyer une facture (un comble du masochisme : allez chercher vous-même votre claque)
  • Déclaration DSPAMC : il y a 20 ans, il y avait trois fois moins de cases sur la déclaration d'URSSAF ; si le fisc et l'URSSAF échangeaient leurs fichiers, tout serait simple ! Trop simple pour la glorieuse Administration française.

La plupart de ces points ne concernent que ces dernières années. On voit mal pourquoi le délire cesserait subitement. Prenons les paris !


Passons aux éclaircies

J'ai pris cette photo le même jour que celle du début de l'article, à Yport (76).

Il est hors de question de ne voir que les nuages sombres à l'horizon ! Entre deux grains, il y a toujours une éclaircie.

1) Un état d'esprit extrêmement positif

Nous avons une profession vivante, créative, réactive (cf rééducation de l'anosmie), assoiffée de nouveaux savoirs.

Nous nous formons sans cesse, de diverses manières.

Nous partageons nos trouvailles. Le merveilleux site PONTT le prouve chaque jour depuis de nombreuses années. Les réseaux sociaux fourmillent d'idées et de conseils.

La semaine dernière, j'ai ouvert un compte Instagram pro : @lefebvreortho. J'ai été accueilli avec une bienveillance émouvante. J'ai découvert une nouvelle preuve du dynamisme de notre profession. Si vous voulez vous rebooster, allez voir le hashtag #orthophonie et les stories des collègues ! C'est un bouillonnement permanent. Vraiment impressionnant. 

 

Instagram ne se cantonne pas au partage de photos de son chat ou de couchers de soleil flous avec un horizon penché et des couleurs délavées. Allez voir l'Insta orthophonique : c'est bon pour le moral.

2) Votre métier en a encore sous le pied

Faisons les comptes :

  • En moyenne, les relevés individuels d'activité de la sécu disent que l'acte moyen est un AMO 13.
  • Sans aller trop loin dans le surmenage, on peut imaginer 60 actes par semaine, sur 45 semaines par an. Certains font nettement plus, d'autres nettement moins.
  • Total : 45 x 60 x 13 x 2,50 = 87 750 € de recette.

3) Vous pouvez optimiser 

Vous pouvez optimiser vos dépenses pro pour garder 2/3 pour vous (cf cet article : Comment passer de 50 à 30 % de charges ?) : votre revenu sera alors de 58 500 €, soit 4875 € par mois. C'est très honorable pour des bac +3 à 5.

Alors oui, nos tarifs sont quasiment gelés. Mais heureusement, ils partaient de haut au début des années 80, avant que l'inflation commence à les grignoter.

4) Avec 4875 € par mois, vous pouvez épargner.

En tout cas, c'est possible en Province. Et là, le cercle vertueux s'enclenche : une partie de vos revenus se transforme en épargne de précaution, puis en génération de revenus complémentaires. Non seulement vous vous prémunissez contre une mauvaise chute ou une rencontre inopinée avec un sanglier, mais en plus vous commencez à vous détendre face au blocage de l'AMO. Et vous n'avez plus de raison de pester contre notre protection sociale faiblarde par rapport à celle des salariés.


La plupart de mes formations en ligne vous aident à enclencher et à développer ce cercle vertueux. Ma newsletter vous parle très souvent d'épargne, entre autres (cliquez ici pour ne rien manquer de l'actu ortho). Mais le préalable, c'est de constituer le ratio bénéfice / recettes qui vous laissera une capacité d'action. Vous savez aussi que plus vous développez vos recettes, moins les charges fixes vous pèsent. Mieux : la CARPIMKO ne vous prend plus grand-chose à partir de 41 136 € de bénéfice ! la vie est belle, sans réforme Delevoye.

5) Renouveler son intérêt pour le métier

L'orthophonie est une passion pour beaucoup d'entre nous. Le travail sur la langue, le contact, le sentiment d'utilité, les évolutions permanentes des savoirs et des techniques : il y a de quoi s'y absorber pendant 45 ans sans s'ennuyer.

Mais si la lassitude vous saisit, ce métier vous offre de nombreuses possibilités :

  • vous former intensément sur un sujet donné et le faire savoir auprès des médecins
  • changer votre approche (ex : la formation d'Isabelle Bobillier-Chaumont, qui vous retournera la tête) 
  • ajouter des cordes à votre arc : apprendre la LSF, apprendre à dessiner avec Samuel Bruder, acheter une imprimante 3D pour fabriquer du matériel...
  • militer : participer à la FNO, à une URPS, à une CPD, à des manifs si vous voulez entraîner votre voix...


5) Créer une activité secondaire pour vivre de sa passion

Si vous voulez vous ouvrir à d'autres horizons éclaircis, vous pouvez développer une activité secondaire. Les conditions n'ont jamais été aussi favorables, grâce à internet qui vous permet de vous faire connaître.

L'éventail des possibilités est quasiment infini. Dans ma formation Contourner le blocage de l'AMO, je vous ai proposé une méthode sans risque financier. Sans risque tout court, en fait. Mais il y en a des milliers d'autres.


Alors, grains ou éclaircies ?

Tout est une question d'état d'esprit. 

J'ai longtemps vu les grains. Il est évident que l'orthophonie française est une profession prise en étau. C'est le lot de tous les auxiliaires médicaux. Il est vrai aussi que la politique de nos propres représentants nous désarçonne souvent : des années d'efforts sur l'exercice salarié, l'écriture inclusive  et l'accès direct, plutôt que sur l'AMO, par exemple. Quand on voit un glaive et qu'on doute de son bouclier, on peut être inquiet.

Mais tout de même, si on se tourne vers les éclaircies, on voit que la profession a de beaux restes et qu'elle conserve un ressort impressionnant. Une vivacité. Et puis tant de portes restent ouvertes vers l'épanouissement professionnel, dans l'orthophonie ou en parallèle !

Réjouissons-nous. Râler, c'est mauvais pour nos artères. Il sera bien temps de nous faire du mouron si la réforme des retraites s'abat sur nous comme une falaise normande.

lundi 29 novembre 2021

Grande sécu : le pour et le contre


Dans sa newsletter du 17 novembre 2021, le CNPS parlait d'un avant-projet du Haut comité pour l’avenir de l’assurance maladie, mandaté par M. Véran pour réfléchir aux moyens d'améliorer l'articulation entre la sécu et les complémentaires santé. Les médias en ont beaucoup parlé, avant que le variant Omicron vienne occuper l'ensemble du spectacle journalistique.
 
Quatre scénarios sont évoqués dans le rapport. Mais il s'étend largement sur l'idée d'une "grande sécu", avec une suppression des complémentaires. Fin du ticket modérateur. La sécu prendrait tout en charge, sauf les dépassements d'honoraires.

On sent bien que cette mesure pourrait devenir un axe de campagne pour la majorité actuelle : la grande sécu ressemble à un progrès social. Ce serait le pilier gauche d'un nouvel "en même temps", comme le fut la suppression de la taxe d'habitation pour 80 % des gens pendant la campagne de 2017.

Rien n'est tout blanc, ni tout noir. Examinons donc les avantages et les inconvénients de la grande sécu.

 

Les avantages

  • L'égalité face à la maladie : actuellement, il reste environ 5 % des Français qui n'ont pas de complémentaire (source : ici). On y trouve des Français trop aisés pour avoir droit à la C2S (ex-CMU), mais trop pauvres pour se payer une complémentaire à un tarif de plus en plus exorbitant. Et notamment des personnes âgées, particulièrement impactées par la hausse des tarifs.
  • Une simplification bienvenue :  deux assurances pour le même risque, c'est une de trop.
  • Un allègement de la comptabilité des professionnels de santé qui pratiquent le tiers payant : une seule écriture par facturation, au lieu de deux.
  • Une mutualisation du risque : actuellement, les complémentaires imposent des tarifs très élevés aux personnes âgées parce qu'elles font payer le risque. C'est la logique des assurances, qui s'applique aussi aux jeunes conducteurs par exemple. La sécu, elle, ne regarde que vos revenus du travail et de l'épargne. Elle fait payer les soins des pauvres par les gens aisés. On peut trouver ça injuste quand on est en bonne santé et qu'on travaille beaucoup. Mais quand on est de l'autre côté de la barrière, on savoure ce principe.

 

Les inconvénients


Le rapport dit que la grande sécu coûterait 22 milliards par an. Comment financer cela ? 

  • On peut abaisser  niveau des remboursements. Ce serait piteux. La Grande sécu aurait un goût amer de régression sociale, alors qu'on cherchera à nous la présenter comme un progrès. Dans l'absolu, on peut même abaisser les tarifs conventionnels. Mais personne n'en parle pour l'instant. Cela fait longtemps que j'écris qu'on a de la chance que l'AMO, l'AMI ou l'AMK ne baissent pas...
  • On peut taxer les entreprises, comme le souhaite inlassablement une partie extrémiste de l'échiquier politique (voir cet article par exemple). Cela fait fi de la compétitivité du pays, largement entamée depuis la fin des Trente Glorieuses par un dogmatisme aveugle. Les autres pays d'Europe et du monde continueront à avancer pendant qu'on alourdira encore un peu plus les semelles de plomb de nos entreprises. Elle ressemblent déjà plus à des scaphandriers qu'à des marathoniens. Les bénéfices ne sont pas forcément créés pour être immédiatement spoliés.
  • La sécu peut s'endetter.  Perspective inquiétante pour nos enfants, à qui nous emprunterions cette somme. Mais ce point ne peut arrêter aucun de nos dirigeants dépensiers : la BCE nous couvre bien gentiment depuis l'an dernier. Depuis 40 ans, pour tout politicien français, la devise est : "Je dépense donc je suis". De toute manière, les rares hérétiques ne sont pas élus. On a les dirigeants qu'on mérite.
  • Et enfin, on peut faire comme d'habitude : s'en prendre aux gens aisés, au nom de l'équité et de la solidarité. Des totems si pratiques. Par exemple, on peut transformer la CSG en impôt progressif, comme c'est déjà le cas de notre cotisation aux allocations familiales. Cette idée flotte dans les esprits depuis de longues années : elle figurait déjà dans les projets de la majorité élue en 2012. Gageons que nous, les auxiliaires médicaux, figurerons parmi les cibles, puisque nous nous situons au-dessus du revenu médian (1940 € nets). Notre pays n'a pas conscience d'être déjà le plus redistributif de l'OCDE, on trouve toujours des gens prompts à crier à l'inégalité.

Autre inconvénient : la grande sécu met en danger 100 000 emplois, parmi les salariés des complémentaires (voir ici). Ils ont effectivement de quoi s'inquiéter. Mais quand le rouleau compresseur du progrès social est lancé, personne ne plaint les victimes. les œillères se ferment.

On trouvera d'autres victimes parmi ceux qui préfèrent s'auto-assurer grâce à l'épargne : ces hétérodoxes libres n'existent pas dans l'espace politico-médiatique.

On l'a bien vu cette année, avec la mise en place d'une nouvelle assurance prévoyance obligatoire. Les auto-assurés n'ont rien pu dire, rien pu faire. On les a contraints à passer sous les fourches caudines d'une 14ème cotisation sociale qu'ils n'avaient jamais demandée.

Enfin, les spécialistes des inégalités trouveront anormal que les dépassements d'honoraires restent autorisés et que la grande sécu ne les rembourse pas, alors que les complémentaires actuelles les remboursent partiellement. Ils crieront à la médecine à deux vitesses.


En conclusion

Les quatre avantages pèsent lourd. La mutualisation du risque pourrait devenir un gros argument électoral, parce que les personnes âgées votent plus que le reste de la population. Le retour de la réforme des retraites leur fera aussi plaisir, soit dit en passant : elles étaient la seule catégorie de Français à la soutenir, parce qu'elle leur garantissait la pérennité de leurs pensions. 

 

Reste à savoir si les inconvénients de la grande sécu pèseront plus lourd que les avantages. Les gens aisés et les auto-assurés n'ont aucun poids : toutes les majorités s'en prennent à eux. Mais peut-être que le lobbying des assurances fonctionnera... Si tel est le cas, on aura juste amusé la population avec un hochet, le temps de capter des voix.

Affaire à suivre. Mais si nos syndicats entérinent cette réforme comme ils ont admis celle des retraites, nous aurons du souci à nous faire, en tant que "gens aisés".

mardi 23 novembre 2021

CARPIMKO : quels droits ?

 


Il y a quelque temps, une collègue a demandé sur Facebook si une réduction d'activité aurait de grosses répercussions sur ses droits CARPIMKO.

C'était une question pertinente : quand on travaille moins, on cotise moins, donc on accumule moins de points de retraite.

A l'inverse, notre système récompense-t-il ceux qui travaillent beaucoup ? Ou est-ce qu'il les matraque comme le fisc ?

J'ai pensé qu'il était intéressant de modéliser le fonctionnement de notre (trop) chère CARPIMKO. Alors j'ai fabriqué le tableau PointsRetraite.xlsx, que vous trouverez dans les fichiers du groupe des Clés de la Réussite :

https://www.facebook.com/groups/184304421592158/files

J'explique dans cette vidéo comment l'utiliser :

 

Comme vous le voyez, c'est simple. Vous entrez votre revenu actuel dans la première case et vous voyez immédiatement votre cotisation, ainsi que les droits de retraite nets acquis. Puis vous pouvez voir ce que ça change si vous ôtez 10 000 € de revenu, ou si vous ajoutez la même somme. J'ai aussi regardé si les droits doublaient quand le revenu doublait.

J'en tire les conclusions suivantes :

  • La CARPIMKO s'intéresse surtout aux bas revenus, en assurant un socle commun. Le minimum retraite des auxiliaires médicaux, en quelque sorte. 
  • Tels que nous sommes partis, le vrai minimum retraite finira par nous rattraper. Il augmente régulièrement. Probablement parce que les personnes âgées votent...
  • Ceux qui dépassent le plafond annuel de la sécurité sociale (41 136 € actuellement) sont fortement incités à épargner : la CARPIMKO les frappe moins, en proportion. Mais elle attribue moins de droits sur la partie des revenus qui dépasse le PASS.

Au final, notre pyramide de Ponzi préférée nous pousse vers la retraite par capitalisation. D'ailleurs, la CARPIMKO elle-même possède des actions ! Nous sommes tous boursicoteurs, grâce à elle.

vendredi 12 novembre 2021

Chèques vacances : faisons le point

 


Il y a deux ans, j'ai écrit un article sur les chèques vacances pour les indépendants :
https://orthogestion.blogspot.com/2019/02/les-cheques-vacances-pour-les.html

Cet article est rapidement devenu l'un des plus lus du blog. A ce jour, il en est à 18 145 vues.

Rappelons le principe, en quelques points :

  • Vous achetez des chèques auprès de l'ANCV.
  • Montant annuel maximum : 1 SMIC mensuel brut. Vous trouverez le montant actuel ici. C'est 1709 € au 1er janvier 2023.
  • Vous les déduisez. Donc Bercy vous paie une partie de vos loisirs : 11, 30, 41 ou 45 % selon votre tranche marginale d'imposition. Suivez ce lien pour savoir dans quelle tranche vous êtes, et donc quel cadeau le fisc vous fait sur vos loisirs.
  • C'est impossible si vous êtes en régime Micro-BNC. Il faut faire une 2035.
  • C'est inutile si vous n'êtes pas imposable, d'autant que les AGA considèrent à présent que ce n'est pas déductible de l'URSSAF et de la CARPIMKO.

 J'ai publié un tuto vidéo sur la procédure d'achat des chèques :


Dans l'article, je vous disais que les AGA n'étaient pas d'accord entre elles sur le traitement des chèques vacances. C'était l'effet de la nouveauté : elles n'interprétaient pas les textes officiels de la même manière. Par exemple, l'ANGAK disait qu'il ne fallait rien déduire sur la 2035, contrairement à l'AGAO.

A présent, la plupart des AGA (mais pas l'AGAO) recommandent de déduire les chèques vacances au moment où on passe le BNC de la 2035 vers la 2042 (la déclaration de Monsieur Toulemonde). L'inconvénient, c'est que le fisc ne voit pas le même revenu sur les deux déclarations : il manque environ 1600 € dans la 2042. Mais on peut le justifier.

Les comptables ont aussi émis plusieurs sons de cloches. Certains continuent même à penser que nous n'avons pas droit aux chèques vacances. D'autres disent qu'on a le droit de déduire 30 % d'un SMIC brut sur l'URSSAF et la CARPIMKO, outre la déduction fiscale.

Malgré tout, il semble qu'on s'oriente vers une forme de consensus sur les points que j'ai énumérés plus haut. Les instructions des AGA convergent. L'AGAO elle-même, qui s'est longtemps singularisée, tend à s'aligner sur les autres, sur le principe. Cela dit, je ne peux que vous inciter à vérifier la position de votre propre AGA et de votre éventuel comptable.

En cette fin 2021, j'ai trois nouvelles choses à vous signaler.

 

Chargez votre badge

 

Jusqu'à l'an dernier, vous pouviez mettre jusqu'à 150 € sur votre badge de télépéage d'autoroute, valable aussi dans certains parkings. A présent, c'est 250 €. Il faut dire que les péages augmentent sans cesse...

APRR, par exemple, explique la procédure ici :
https://voyage.aprr.fr/aide-contact/offres-telepeage/comment-profiter-du-telepeage-grace-mes-cheques-vacances

Vous pouvez vous procurer ce badge par correspondance ou vous rendre dans un local commercial d'une société d'autoroutes. J'ai tout fait à distance en 2020. Depuis lors, j'envoie mes chèques en recommandé à Bobigny, en croisant les doigts pour qu'un postier ne les vole pas.


Commandez après Noël

Notez ça dans votre agenda !

En 2020, j'ai attendu la dernière semaine de l'année pour commander mes chèques vacances. L'ANCV n'a traité cette commande que début janvier. Donc je les ai déduits sur 2020, mais ils sont datés de 2021. Ils ont gagné un an de validité : au lieu d'être périmés à la fin 2022, ce sera fin 2023.

C'est la raison pour laquelle je n'ai rien commandé depuis janvier. J'attends patiemment la magie de Noël.

 

Echangez vos chèques périmés

Si vos chèques ne sont plus valables, l'ANCV accepte de les reprendre et de vous en envoyer d'autres. Vous trouverez un tuto complet ici :
https://www.fonctionpublique-chequesvacances.fr/cv/web/documents/pdf/Pas_a_pas_Beneficiaire_demande_echanges.pdf

Attention, ça ne fonctionne pas en permanence. L'ANCV ouvre des fenêtres de tir. Cette année, elle a accepté de reprendre les chèques périmés émis en 2019, mais uniquement entre le 1er janvier et le 31 mars 2021. Elle annoncera bientôt la fenêtre de tir pour les chèques de périmés de 2020. Comme le dit Frédéric :

 

 

Les chèques vacances sont un grand bonheur, dont il serait dommage de ne pas profiter. Les Whoppers à -41% ont un goût plus savoureux ! Et avec les petits aménagements récents, ce bonheur est encore plus intense.


Merci à Estelle pour l'idée de cet article.

lundi 25 octobre 2021

Pouvoir d'achat des orthophonistes : où en sommes-nous ?



Le blog Orthogestion a maintenant 13 ans. Le 1er août 2008, mon premier article mettait tout de suite à l'aise : il traitait de la baisse du pouvoir d’achat des orthophonistes depuis 1983, l'année du tournant de la rigueur du président Mitterrand… et donc celle où l’AMO a arrêté de suivre l’inflation.

Aujourd’hui, le pouvoir d’achat redevient la première préoccupation des Français. L’inflation est de retour, dopée par les prix de l’énergie. Le gouvernement se sent même obligé de soutenir une partie de la population avec des boucliers et des virements (avec de l’argent que le pays n’a pas) pour éviter un nouveau saccage de l'Arc de Triomphe.

Bien évidemment, nous n'avons pas droit à ces aides, comme d'habitude. Mais il est temps de regarder où en est notre pouvoir d'achat.

Deux éléments déterminent notre rémunération : l’AMO et les cotations de la nomenclature. Examinons-les tous les deux.

 

Commençons par l’AMO.

En 1983, l’AMO valait 1,75 €. Il est à 2,50 €. Donc il a pris 43 % en 38 ans. Formidable, me direz-vous, nos deux syndicats ont mérité leurs cotisations ! Il y a pourtant un biais dans ce raisonnement : il ne tient pas compte de l'inflation.

1,75 € de 1983 correspondent à 3,66 € de 2021 (source : INSEE), au lieu des 2,50 réels. Pour revenir au pouvoir d’achat de 1983, il faudrait donc une augmentation de 46 % ! Rappelons que la dernière revalorisation n’a apporté que 4 %. C’était il y a 9 ans. 


L’AMO ne fait pas tout : quid de la nomenclature ? 

Quand on parle du gel de l’AMO, il se trouve toujours quelqu’un pour dire que la NGAP a évolué dans le même temps. J’ai longtemps répondu que l’invention de l’AMO 15 avait été accompagnée de l’obligation d’effectuer 45 minutes sur les séances concernées. En taux horaire, l’AMO 15 vaut un AMO 10, alors qu’auparavant la neurologie était cotée en AMO 12. Il est incompréhensible que nous ayons accepté de nous tirer cette balle dans le pied.

Mais passons outre cette histoire de 45 minutes, d’autant que l’avenant 16 a introduit l’ambiguïté avec la durée de "45 minutes ne pouvant être inférieure à 30".

Actuellement, la cotation moyenne est de 12,7 en Normandie (source : le dernier RIA). Si celle de votre région diffère sensiblement, n’hésitez pas à l’écrire en commentaire. Ici, ça met l’acte moyen à 31,75 €.

Je n’ai pas trouvé la cotation moyenne de 1983, mais on peut chercher à l'estimer. Les deux cotations phares étaient l’AMO 10 (langage écrit, voix) et l’AMO 12 (langage oral, bilan, neurologie). Il y avait aussi un peu d’AMO 5 (articulation) et 8 (déglutition).

Si on part sur l’hypothèse d’un AMO moyen à 11 en 1983, l’acte moyen valait 11 x 1,75 = 19,25 €, soit 39,59 € avec l’inflation. Il nous faudrait donc une hausse de 25 % pour retrouver le pouvoir d’achat de 1983.

Si on part sur l’hypothèse d’un AMO moyen à 10 en 1983, l’acte moyen valait 10 x 1,75 = 17,50 €, soit 35,99 € avec l’inflation. Il nous faudrait alors une hausse de 13 % pour retrouver le pouvoir d’achat de 1983.

La réalité doit se trouver entre ces 13 et 25 % qui nous manquent, en sachant que les bilans et les AMO 15 nous prennent plus de temps. Nous travaillons plus pour gagner moins. 

 


Troisième approche : la cata

Une séance de langage écrit valait 17,50 € en 1983, soit 35,99 € avec l’inflation. Elle vaut maintenant 25,25 €. Il faudrait donc une hausse de 43 % pour que ce type de séance retrouve le pouvoir d’achat de 1983 !

On sent que certains types d'actes ont été laissés en déshérence, et notamment celui-ci. Heureusement que Claude Chassagny n’assiste pas à ça. Il ne faut pas se spécialiser dans le langage écrit. Ces 43 % montrent qu’il n’a pas la cote dans les hautes sphères. C’était pourtant l’un des piliers historiques de notre métier.


Heureusement, les négociations ont repris ce mois-ci !

Les négociations conventionnelles ont lieu tous les 5 ans. On se demande pourquoi : l’inflation, c’est tous les ans. Pire : la CARPIMKO n’attend pas 5 ans pour nous asséner +5 ou +6 % sur son régime complémentaire. Son appétit augmente tous les ans. Nous sommes donc décrochés de l’inflation, tout en ayant des charges qui augmentent.

Il est évident que les négociations actuelles entre la FNO et les caisses n’ont aucune chance d’aboutir à une hausse de 20 % ; et que +43 % sur le langage écrit, c’est du rêve. Nos aînés ont vécu un confort que nous ne reverrons pas. Nous devons en faire notre deuil pour ne pas déprimer, ou ressasser le passé

Pendant ce temps, le pouvoir d’achat de la population croît, contrairement à ce qu'on entend souvent :
https://www.francetvinfo.fr/replay-radio/le-decryptage-eco/emmanuel-macron-est-il-le-president-du-pouvoir-d-achat-comme-le-dit-jean-castex_4799229.html 

Quant à nous, non seulement nous ne reverrons pas 1983, mais notre décrochage va se poursuivre. Il n’y a aucun signe tangible du contraire. Il faut le dire aux jeunes, pour qu’ils n’aient pas le sentiment d’effectuer 5 dures années d’études pour tomber dans un piège.

Les étudiants de l’école de Besançon, par exemple, vivent des situations particulièrement éprouvantes :
https://www.fneo.fr/publication/cdp-besancon-une-situation-alarmante-alterant-la-qualite-de-vie-des-etudiants-en-orthophonie-21-10-21/


Tout ça pour finir dans un piège...

Nuançons, tout de même : ce piège s'avère moins dramatique que si l'AMO était l'alpha et l'oméga de nos revenus. La nomenclature adoucit notre pente descendante. Mais ça fait mal, malgré tout, de voir que nous figurons parmi les perdants du système français alors que nous consacrons notre vie aux autres.

Ne déprimons pas, ne râlons pas, ne lançons pas de pétitions. Tout ça ne sert à rien. Les solutions sont en nous. Nous pouvons explorer trois voies, sans quitter notre beau métier :

  • devenir frugaux ;
  • investir massivement dès le début de la carrière, en travaillant pour ça ;
  • créer une activité secondaire épanouissante, plus rentable, avec des tarifs libres. J’en ai déjà largement parlé dans ma formation en ligne "Contourner le blocage de l’AMO". Les possibilités sont très nombreuses. Je vous en reparlerai dans ma newsletter de jeudi (pour vous abonner c'est ici).

Et sinon, nous pouvons suivre l'exemple de M. Depardieu : devenons russes ! Rien n'est impossible.