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mardi 26 juillet 2022

Fin partielle de la DAP : les questions que cela soulève

 

Un petit choc de simplification a eu lieu dimanche dernier, le 24/07/22. La demande d'accord préalable n'est plus nécessaire à la suite d'un bilan orthophonique initial !

La DAP, anciennement DEP, était une source de mystère jusqu'alors. Une fois que vous aviez terminé votre bilan, vous deviez l'envoyer à la sécu. Dans les nombreux départements arriérés où elle n'était pas dématérialisée (exemple pris au hasard : la Seine-Maritime), vous deviez deviner à quelle vitesse la Poste allait la faire transiter : vous n'aviez pas le droit de rééduquer le patient pendant quinze jours,  à partir de la date de réception de la DAP.

La FNO se félicite de cette nouvelle "très attendue par l'ensemble de la profession" dans ce communiqué :
https://www.fno.fr/vous-etes/vie-professionnelle/la-dap-initiale-cest-termine/

Vous trouverez l'extrait du Journal officiel de dimanche ici :
https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000046083024

Une liberté accordée sans renforcement des contrôles ni garde-fous, c'est rarissime en France. A tel point que c'est étonnant. Mais savourons l'instant. La FNO, qui ne voit pas le mal partout, dit que c'est simplement une marque de confiance de la CNAM envers nous. Gageons que les autres auxiliaires médicaux ne vont pas tarder à s'en émouvoir.

 

Cas du bilan de renouvellement

Vous l'avez compris : si la DAP et le délai de quinze jours sont supprimés suite au bilan initial, ils perdurent suite à un bilan de renouvellement. La FNO et les caisses ne disent pas pourquoi.

Si vous êtes dans un département vintage, vous allez pouvoir continuer à jouer à Mme Irma avec la Poste, d'autant qu'elle va supprimer son timbre rouge :

https://www.francetvinfo.fr/societe/debats/timbre-marianne/la-poste-annonce-la-suppression-du-timbre-rouge-au-1er-janvier-2023_5269738.html


Cas du premier renouvellement sans bilan

Reste la question du premier renouvellement, par exemple au bout de 30 séances de rééducation du langage écrit.

Là, c'est flou. 


La FNO dit que la décision des caisse supprime la DAP "pour toutes les prescriptions initiales". Le texte officiel dit aussi : "En cas de bilan pour le renouvellement des séances, l'orthophoniste établit une demande d'accord préalable."

Jusque là, tout va bien : on peut en déduire qu'au premier renouvellement (sans bilan), la DAP est aussi supprimée.

Mais plus bas, le texte officiel comporte ce titre de rubrique :
"Rééducation individuelle ou nécessitant des techniques de groupe (accord préalable pour les renouvellements)".

Il faudra donc une clarification sur ce point. Dans le doute, on peut encore envoyer une DAP et attendre quinze jours après sa réception... Ce n'est pas grave, puisque nous faisons ça depuis longtemps. Notez qu'il fut un temps où il fallait attendre dix jours après l'envoi, et non quinze jours après la réception. C'était à l'époque des petites DEP au format A5. 


Est-ce dangereux ?


 
On peut se poser la question, puisqu'un accord donné est une forme d'engagement de paiement de la part des caisses.

A la fin de son communiqué, la FNO cherche à nous rassurer :

"La DAP sert à demander à la Caisse son accord pour le paiement de nos actes en série mais elle n'engage pas la Caisse pour le paiement intégral des actes puisqu’elle peut à tout moment réévaluer sa prise en charge."

Ce à quoi Patrick Pérignon (ex-vice président de la FNO) objecte :

"La caisse peut effectivement notifier un refus en cours de série, mais dans ce cas elle paie/rembourse les actes jusque la notification de refus.
La suppression de la DAP supprime-t-elle de fait cette possibilité qu'avait la caisse de rejeter la DAP ? La caisse peut-elle continuer à dire "stop" en cours de série ? Personnellement je pense que oui.
Par ailleurs, combien d'orthophonistes ont eu un rejet de DAP en cours de série d'actes? A comparer au nombre d'orthophonistes qui se sont référés à la DAP pour contester une demande d'indu, ou un non paiement/remboursement d'actes et ont obtenu gain de cause."

Dangereux ou pas, c'est fait, de toute manière. Que nous nous réjouissions ou pas, cela n'a pas d'importance. Le cadre légal a changé. On n'y peut rien, donc il faut s'y adapter.


Faut-il arrêter la DAP initiale dès aujourd'hui ?

La FNO, optimiste, dit que oui, puisque c'est paru au JO. Elle a eu une confirmation des caisses hier (25/07/22).

Personnellement, je vais attendre au moins la rentrée. Je doute que tout le monde soit au courant dans les 102 CPAM de France et de Navarre. Sans parler des caisses exotiques : MSA, SNCF, Armée, EDF...

Et puis jouer à Mme Irma, c'est tellement plaisant !


lundi 20 juin 2022

Inflation et AMO gelé : comment s'adapter ?

 

L'inflation est au cœur de ce blog depuis 2008. Pendant toutes ces années, j'en ai parlé comme d'un cancer insidieux qui rongeait l'orthophonie, en s'attaquant d'abord aux collègues des grandes villes et à ceux qui n'avaient pas la possibilité de travailler davantage pour compenser.

Jusqu'à l'an dernier, la hausse des prix nous ôtait 1 ou 2 % de pouvoir d'achat par an, sauf les rares années où les caisses proposaient une petite enveloppe à la FNO. Mais cette obole survenait juste deux fois par décennie. Les deux dernières fois, les avenants ont soigneusement évité l'AMO. Ils n'ont donc pas concerné tout le monde de la même manière.

L'an dernier, j'ai cherché à estimer (ici) notre érosion sans me limiter à celle de l'AMO : je suis arrivé à une fourchette de 13 à 25 % de perte entre 1983 et 2021.

Pendant ces années de cancer insidieux, nous nous rassurions en nous disant que nous n'étions pas les plus à plaindre, que c'était la triste évolution de l'ensemble de la population (ce qui était faux) et qu'il fallait être deux pour négocier. C'étaient les arguments les plus répandus sur les réseaux sociaux orthophoniques.

Bon an mal an, nous essuyions nos -1 à -2 % de pouvoir d'achat sans broncher. Nous ne nous apercevions du problème qu'en considérant de longues périodes. De toute manière, qu'aurions-nous pu faire ? 


Et puis la vraie inflation est revenue.


Pas besoin de regarder une longue période, à présent : tous les mois, on nous annonce un demi-point de plus. Le mois dernier, la France se situait à 5,2 % d'inflation. Les ruineux boucliers mis en place sur l'énergie abaissent artificiellement ce chiffre d'environ 2 %. D'ailleurs, l'Allemagne est à 7,9 %, l'Espagne à 8,7. L'Estonie détient le record de la zone euro avec 20 %

Un exemple concret de répercussion sur nos vies : ce week-end, j'ai voulu savoir où en était le sac de 15 kg de granulés de bois. J'avais payé les derniers 4,50 € au milieu de l'hiver. Eh bien... Bricomarché m'annonce 5,90 €, soit une hausse de 31 %. Mais même à ce prix, la demande est si forte qu'ils n'en ont plus.


Que se passe-t-il ?

La hausse des prix a été amorcée l'an dernier par des pénuries de matières premières, des confinements en Asie, un réveil de la consommation après la pandémie et une politique très accommodante des banques centrales et des États. 

Demande forte + pénurie = hausse des prix.

C'était logique. Et puis la guerre d'Ukraine a dopé le mouvement. C'est une inflation importée, avec une part d'anticipations spéculatives. Nous la devons essentiellement au prix des matières premières et de l'énergie. C'est ce qui fait qu'un citadin sans voiture, qui vit dans un bâtiment récent, se sent moins impacté qu'un rural qui loge dans une passoire thermique. 

Même problème au cabinet, d'ailleurs. Nos tarifs sont un T-shirt à taille unique (le SMIC en est un autre), alors que nous ne subissons pas tous les mêmes contraintes.


Est-ce que cette tempête va durer ?

Les économistes ont mis beaucoup de temps à s'accorder sur l'existence-même du problème. A présent, certains voient venir un pic dans les mois qui viennent, suivi d'un maintien des prix à un plafond haut. D'autres disent que le cours des matières premières peut chuter subitement. C'est souvent arrivé. Le ministre des Finances, lui, dit qu'on sortira du pic à la fin de 2023

Alphonse Allais disait : "Il ne faut jamais faire de projets, surtout en ce qui concerne l'avenir."

Alors... nous verrons bien. 

Ce qui est probable, c'est la suppression des boucliers français qui protègent tout le monde ; et leur remplacement par des dispositifs qui cibleront les Français les plus nécessiteux (NDLR : donc... pas nous). Ca coûtera moins cher, tout en permettant d'être plus généreux avec ceux qui en ont le plus besoin.

Les 18 centimes de baisse des taxes sur les carburants, notamment, devraient disparaître progressivement au quatrième trimestre. Concernant l'électricité (et le gaz), il arrivera un moment où les fournisseurs n'en pourront plus. Dans certains pays européens, les factures ont doublé. Ici, on force EDF à prendre les hausses dans son bilan sans les répercuter aux clients, alors qu'elle est déjà mal en point.

Pendant ce temps, les salaires indexés (donc proches du SMIC), les pensions de retraite et les minima sociaux vont suivre le mouvement.

 

Et les orthophonistes libéraux ?


Ca risque de picoter à l'automne, quand les aides larges seront supprimées.

Heureusement, ça coïncidera avec les premières hausses de tarifs de l'avenant 19, qui devraient survenir à la Toussaint. Les suivantes nous toucheront en juillet 2023. Et puis... ce seront 4 ans de vide, avant les négociations de 2027. 

Il faut espérer que l'inflation revienne à 1 ou 2% dans un an. Finalement, un cancer à évolution lente, c'est mieux que la thrombose actuelle.

 

Que faire si nous passons plusieurs années entre 5 et 10 % ?

Plusieurs idées (voir aussi cet article) : 

  • Espérer que les caisses acceptent de remettre en cause leur mur du silence avant 2027. Je ne miserai pas là-dessus, sauf peut-être pour les médecins. Mais les auxiliaires médicaux resteront toujours la cinquième roue du carrosse.
  • Espérer que l'URSSAF et la CARPIMKO réduisent leur facture pour compenser. Ne riez pas.
  • Travailler plus pour gagner plus : il n'y a pas de plafond de rentabilité, mais juste un plafond de fatigue et un plafond de tolérance de nos proches.
  • Orienter sa pratique vers les cotations hautes.
  • Déménager dans une zone où tout est moins cher, pour se sentir mieux dans le T-shirt à taille unique.
  • Devenir frugal(e), tant sur le plan perso que sur le plan pro : Slowortho vous y aidera.
  • Comprimer tous les frais : assurances, abonnements en tous genres, AGA, comptable éventuel ; tenir un tableau pour surveiller leurs évolutions de tarifs.
  • Formations : utiliser le DPC au maximum.
  • Lutter contre l'absentéisme.
  • S'associer pour partager les frais.
  • Rouler à l'e85 ou à l'électricité. Je fais les deux.
  • Utiliser au maximum l'économie collaborative. Il y a vraiment une mine d'or là-dedans.
  • Acheter principalement des promotions et du déstockage. Ca fausse l'idée du vrai prix des choses, mais tant que l'AMO sera gelé, ce sera à faire. Quand je fais mes courses, je n'achète pas de la nourriture, j'achète des promotions avant tout. Ensuite on regarde comment en faire des plats. Et on stocke beaucoup, hors frais (ex : 6 kg de café le week-end dernier).
  • Pour les achats technologiques : toujours commencer par Dealabs.
  • Développer une activité secondaire, si possible indépendante du temps passé (c'est un peu ce que j'ai fait avec mes formations en streaming). Vous trouverez 63 idées d'activités dans cette vidéo d'André Dubois :


 

Il faudra aussi protéger son épargne de l'inflation. Ca mériterait un article entier. Mais voici quelques pistes glanées dans mes lectures depuis quelques semaines :

  • L'immobilier est souvent cité parmi les boucliers anti-inflation, parce que les loyers sont indexés. Encore faut-il encaisser ces loyers... et en France, on change les indices quand les locataires commencent à tiquer. On peut donc imaginer que le gouvernement réduise la part de l'inflation dans l'indice de révision des loyers (IRL).
  • Quant aux SCPI, elles dépendront d'une éventuelle récession, puisque c'est de l'immobilier professionnel. Avant d'acheter, il faut regarder comment elles ont traversé les crises de 1992 et de 2008. Attention aussi à la fiscalité !
  • La bourse n'a pas encore atteint les niveaux planchers qui justifieraient des achats massifs, d'après ce que j'ai entendu et lu ce week-end. Et surtout, si vous y allez quand même, investissez de manière progressive, fractionnée, pour lisser votre cours d'achat.
  • On n'a aucune visibilité sur les cryptos. Ca tangue fortement : le Bitcoin vient de passer sous les 20 000 €. Coinbase licencie 1100 employés.
  • L'once d'or se porte mieux, comme toujours quand l'incertitude domine. Vous pouvez en acheter avec des ETF, notamment.
  • Vous pouvez vous diversifier en achetant des ETF sur les matières premières, de la forêt-papier, des produits structurés.
  • Gardez de l'argent immédiatement disponible pour profiter d'éventuelles bonnes affaires. "Cash is king", comme on dit dans la Silicon Valley.

Deux liens intéressants dans ce domaine :

https://outsmart.fr/video/comment-se-proteger-de-linflation/

https://avenuedesinvestisseurs.fr/inflation-comment-proteger-son-epargne/


Bien sûr, aucune des idées de cet article ne vaudra une indexation de l'AMO sur l'inflation. 

Dans les années 1970, quand les prix prenaient 10 à 15 % par an, nos tarifs suivaient. Le décrochage a commencé en 1983. Quelques années plus tard, les caisses ont inventé les cinq ans de silence, puis le gel des lettres-clés. L'AMO est parti pour 15 ans à 2,50 €.

2022-2027 : nous avons devant nous cinq ans de méditation, loin du fracas. Mais dans le tracas.

Quant à moi, chaque jeudi dans ma newsletter (laissez votre mail ici), je continuerai à vous transmettre les infos et les conseils que je glanerai auprès des experts et que j'adapterai à notre situation particulière. Il ne s'agit pas de se laisser dériver dans cette tempête. Surtout, ne sombrons pas dans la léthargie !

lundi 2 mai 2022

CARPIMKO : mon amie de 30 ans - On fait le bilan !

 


C'est souvent en regardant les évolutions sur le long terme qu'on identifie les tendances de fond.

En début d'année, quand la CARPIMKO publie son barème, je vous fais souvent part du pourcentage de hausse que cela représente. Mais je le fais d'une année sur l'autre. Aujourd'hui, je vais le faire sur 30 ans grâce à un papier que j'ai retrouvé dans mes archives.

Pour mémoire, la CARPIMKO nous prélève 7 cotisations :

  • 2 pour le régime de base, qui sont les mêmes pour toutes les professions libérales sauf les avocats
  • 2 pour le régime complémentaire, en forte hausse tous les ans
  • 2 pour le régime des praticiens conventionnés
  • 1 pour le régime invalidité-décès, en forte hausse cette année

Voici l'état des lieux que m'avait envoyé la CARPIMKO en 1992 :


A l'époque, le système nous poussait clairement à travailler : quel que soit notre revenu, le total était de 16 220 F, soit 2 473 €, ou 3 697 € actuels (source : https://www.insee.fr/fr/information/2417794).

Nous pouvions cotiser davantage si nous le souhaitions, en optant pour les "classes" C à F. Mais c'était facultatif. 

Je m'étais bien gardé de faire confiance à la CARPIMKO en lui donnant volontairement une partie de mes revenus. Le livre blanc de Michel Rocard (voir ici) était paru l'année précédente. 

 

 

M. Rocard montrait bien que le système de retraite par répartition allait au-devant de grands dangers à cause de l'évolution démographique du pays et de son apathie économique.

Malheureusement, quelques mois plus tard, le facultatif est devenu obligatoire. Puis chaque régime a été réformé, au fur et à mesure ; avec à chaque fois une aggravation des conditions pour les cotisants. Mais l'honneur était sauf : on ne baissait pas les pensions des retraités. La solidarité intergénérationnelle fonctionne à sens unique.

Où en sommes-nous, 30 ans plus tard ?

J'ai voulu le savoir précisément.

Puisque la cotisation est maintenant liée aux revenus, j'ai cherché à savoir quelle évolution nous subissions à 30 000, 45 000 et 60 000 € de bénéfice :


Comme vous le voyez dans la ligne rouge, l'augmentation va de +63 % à +129 %, même en tenant compte de l'inflation !

Chaque hausse annuelle reste peu lisible : elle est noyée dans le système des régularisations. Et surtout, aucun syndicat ne s'en plaint, puisque ces corporations participent à la gestion de la CARPIMKO.

Mais sur 30 ans, la dérive est bien lisible. En comparaison, l'URSSAF s'est mieux tenue : la hausse d'une cotisation a généralement été compensée par la baisse d'une autre. A la CARPIMKO, on sait augmenter 3 ou 4 cotisations à la fois, sans la moindre contrepartie ; et tous les ans.


Mais c'est pour notre bien, non ?

Si. En théorie.

Le principe de la retraite par répartition paraît cohérent, équitable et solidaire : les jeunes paient pour les aînés. Puis à leur tour, ces jeunes devenus vieux sont financés par leurs enfants. Et ainsi de suite.

Le problème, c'est que c'est une pyramide de Ponzi légale : si vous avez 25 ans, vous savez combien de baby boomers vous devez financer. Mais une bonne partie de ceux qui devront financer VOTRE retraite ne sont même pas nés. Et on ne sait pas quelles conditions économiques ils rencontreront d'ici là. Les auxiliaires médicaux seront-ils encore conventionnés ? Tant de choses peuvent se passer.

Il n'y a donc pas beaucoup plus de sécurité dans notre système que dans la retraite par capitalisation (l'épargne).

Bien sûr,  on pourra toujours dire que les régimes par répartition ont la possibilité de s'endetter. Mais c'est immoral. Moi, j'aime mes enfants. Je n'ai pas envie de leur faire supporter mon impéritie.


D'après Patrick Artus, pour chaque euro cotisé depuis le début des années 80, un système de retraite à 100% par capitalisation aurait rapporté 21,90 € contre 1,90 € en répartition.

Cela aurait en outre financé l'économie du pays. Mais les principes généreux agissent comme le soleil sur un pare-brise : ils nous empêchent de voir la réalité. Nos syndicats font partie des gens éblouis par les grands principes.

Alors on n'en sortira pas. Longue vie à la vorace CARPIMKO !

Rendez-vous dans 30 ans...


lundi 4 avril 2022

Avenant 19 : ça fait combien ?

 

Ce midi, j'ai reçu l'Orthophoniste de mars (oui, nous sommes bien le 4 avril).

L'Orthophoniste, c'est la revue officielle de la FNO. Je la lis depuis les années 80, grâce à mon père. Ce numéro 417 est exceptionnel parce qu'il a été envoyé à toute la profession.

C'est l'occasion d'inciter les non-adhérents à rejoindre le tiers des orthophonistes qui soutiennent la FNO par leur cotisation, en leur présentant plusieurs points importants. Citons notamment :

  • le texte d'orientation qui servira de ligne directrice au prochain bureau fédéral, qui sera élu à Arles en juin ;
  • les propositions de la FNO aux candidats à la présidentielle : des dépenses nouvelles et des questions statutaires, mais pas d'avis sur les recettes permettant de financer tout ça ;
  • des recommandations de bonne pratique sur le langage écrit ;
  • le combat pour les salariés, qui continue encore et encore (c'est que le début, d'accord, d'accord) ;
  • un tour d'horizon sur les écoles d'orthophonie qu'on n'appelle plus comme ça ;
  • une réflexion éthique sur l'accès direct (sans ordonnance) dont l'expérimentation peine à démarrer, faute de décrets ;
  • un article d'Aimé Disant moins politisé que d'ordinaire, peut-être à cause de la diffusion large de ce numéro...
  • ENFIN ET SURTOUT : un dossier sur l'avenant 19.
Tout cela permet à la FNO de montrer qu'elle travaille et qu'elle mérite notre soutien ; au minimum, en adhérant. 
 
 

Au maximum, on peut soutenir la FNO en y militant, d'autant que Madame Dehêtre affirme que ses revendications sont "justes" (page 3). Je ne sais pas ce qu'elle entend par là parce que cet adjectif est polysémique. Quoi qu'il en soit, c'est probablement un sens positif. Il est peu probable que le sens soit le suivant :
Juste : aq. Qui manque d'ampleur.
"C'est un peu juste !". Guillaume Lefebvre, essayant un jeans après s'être gavé de chocolats de Pâques.

 
Chaque mois, j'écris quelques mots sur la couverture de l'Orthophoniste pour pouvoir retrouver facilement telle ou telle référence. Le mois dernier, c'était "démographie". Ce mois-ci, j'ai écrit "avenant 19". C'est quand même le gros changement de 2022-23.
 
Je vous passe les détails, puisque vous allez recevoir l'Orthophoniste de mars. Mais la conclusion (page 25) est une vraie punchline, comme on dit maintenant :

"Les seules revalorisations des actes ciblés par l'avenant 19 équivalent à un AMO à 2,90 €. En conclusion : l'ensemble des revalorisations issues des 3 avenants équivaut à une augmentation de l'AMO à 2,65 €."

Ce n'est pas très clair mais si je comprends bien, une orthophoniste qui ne pratiquerait que les cotations concernées par l'avenant 19 bénéficierait d'ici le 1/07/2023 de l'équivalent d'un passage de l'AMO de 2,50 à 2,90 € (+16%). 

Avec une patientèle classique, elle aurait plutôt l'équivalent d'un passage à 2,65 (+6%). Ce n'est qu'une moyenne, donc certains seront en-dessous et d'autres au-dessus. Les plus chanceux parviendront à une augmentation à deux chiffres. Nous n'avons pas vu ça depuis longtemps !

Malheureusement, il y a un autre chiffre que nous n'avons pas pu depuis longtemps : en zone euro, l'inflation moyenne est actuellement de 7,5% en rythme annuel. Je vous recommande la lecture de cet article sur le sujet :

https://investir.lesechos.fr/marches/actualites/nouveau-record-de-l-inflation-en-zone-euro-le-pire-est-a-venir-2010186.php

En France, nous ne sommes qu'à 4,5%. Ici, en pleine période électorale, l'inflation est artificiellement abaissée par les boucliers tarifaires du gouvernement sur le gaz, l'électricité et les carburants. Les négociations de la FNO auront au moins amorti le début du retour de l'inflation. C'est déjà ça : en 2017, l'avenant 16 avait été plus décevant.

L'avenant 19 permettra donc à beaucoup d'entre nous d'absorber le choc inflationniste en cours. Si la situation économique revient ensuite à la normale, nous pourrons attendre sereinement les négociations conventionnelles de 2027 (ça a lieu seulement tous les 5 ans).

En revanche, si nous entrons dans une période d'inflation durable, nous arriverons en 2027 dans un sale état.

 

Certains craignent une stagflation, comme dans les années 70 : stagnation économique + inflation. Ce serait l'idéal pour ceux qui souhaitent une transition écologique intense : pour eux, la croissance est une horrible fuite en avant. Et la hausse du prix de l'énergie est un moyen de réduire nos émissions de CO2. Mais si la sécu peine à se financer, nous serons des dommages collatéraux faciles en 2027.

Plusieurs points nous poussent vers une inflation durable, d'après les économistes :

  • notre volonté de remplacer le gaz russe par le gaz de schiste américain et le gaz qatari (le Qatar est une démocratie exemplaire, comme chacun sait) ;
  • les énergies renouvelables coûtent bien plus cher que les énergies fossiles ;
  • des matières premières essentielles sont dans les mains des Russes et des Chinois ;
  • le vieillissement de la population va créer des besoins de financement énormes, avec des conséquences sur les prélèvements sociaux et donc sur les prix finaux.
Fort heureusement, nous sommes à l'époque des surprises. Elles ne peuvent pas être toutes mauvaises, tout de même. Un exemple : le vieillissement de la population, dont je viens de vous parler, a longtemps été considéré comme un élément déflationniste. Quels économistes auront raison ? Nous en aurons peut-être une idée en 2027...

mardi 22 février 2022

L'orthophonie en a encore sous le pied


Hier matin, sur le groupe Facebook des Clés de la Réussite, j'ai posté un sujet sur l'inflation. En France, elle tourne actuellement autour de 3 % par an. En Allemagne et en Espagne, c'est le double. En Estonie, elle atteint même 12 % ! Ce pays n'est pourtant pas une contrée exotique tenue par un dictateur qui ferait n'importe quoi : c'est une démocratie de la zone euro.

Autrement dit, avec notre perte de 3 % de pouvoir d'achat en un an, nous pouvons nous estimer chanceux.

Pourtant, ce post m'a attiré le commentaire le plus amusant de la journée :

Il est vrai que depuis 2008, je ne vous abreuve pas de bonnes nouvelles tous les jours. Tout simplement parce qu'elles sont rares. Mais aujourd'hui, je voudrais m'extraire de l'étau qui se resserre sur nous. Ok, nous sommes pris entre l'inflation et le gel de nos tarifs. Nous avons appris récemment que l'AMO était parti pour 15 ans à 2,50 € en Métropole.

La tendance fait peur, mais où en sommes-nous, à l'instant t ?

En 2019 (dernière année normale), le revenu moyen des orthophonistes affiliés à l'AGAO a été de 2 598 €. J'en ai parlé dans cette vidéo :

Cette moyenne est tirée vers le bas par les collègues qui ont choisi un exercice mixte (libéral + salariat à temps partiel) et par ceux qui travaillent peu pendant une période. Par exemple, les femmes enceintes dont le revenu s'effondre pendant plusieurs mois. Dans un métier où les hommes ne représentent que 3 % de l'effectif, ce facteur ne peut être évacué.

Extrayons-nous des statistiques.

Petit calcul rapide : regardons combien gagne un orthophoniste qui reçoit 60 patients en moyenne, 45 semaines par an : en gros, 5 semaines de congés et les jours fériés.

Les relevés individuels d'activité de la sécu (une sorte de flicage instauré en 2002) nous apprennent que l'AMO moyen est à 13.

13 x 2,50 x 60 x 45 = 87 750 € de recette.

Avec une recette de cet ordre, on peut arriver à 30 % de taux de dépenses pro, comme je l'ai expliqué ici. Mais prenons 40 % pour être large :

87 740 - 40 % = 52 650 € de bénéfice, soit un revenu de 4 388 € par mois.

Avec ce revenu, on vit confortablement dans la France de 2022. On peut même songer facilement à épargner pour compenser notre protection sociale anémique. Les 3000 formations que j'ai vendues en deux ans (voir ici) montrent que beaucoup de collègues se sentent concernés.

Jouons avec les paramètres, maintenant.


Si on passe de 60 à 70 patients en moyenne, le revenu monte à 5 119 €.

Si on passe de 60 à 50 : 3 656 €.

Si on revient à 60 mais qu'on ajoute deux semaines de congés : 4 193 €.

Si on fait 45 semaines mais qu'on adore le langage écrit et que l'AMO moyen du RIA est de 11 au lieu de 13 : 3 712 €.

Dans tous les cas, l'orthophonie libérale se situe nettement au-dessus du revenu médian français, qui n'est malheureusement que de 1 940 €.

En fait, cela nous situe plutôt au salaire net médian des cadres, qui est de 4 230 €. C'est assez cohérent, puisque nous avons  bac+3 (pour la plupart des logopèdes rentrés en France) à bac+5 (pour les diplômés de ces dernières années).

Ces chiffres prouvent que l'orthophonie libérale en a encore sous le pied, grâce au travail de nos pionniers. Nous partions d'une excellente rentabilité horaire, dans les années 60-70. Ca baisse depuis le tournant de la rigueur de M. Mitterrand en 1983 et rien n'annonce un redressement, d'autant que l'inflation est de retour. Mais nous avons de beaux restes. Je n'en dirais pas autant de l'orthophonie salariée...

On peut donc sourire et se dire que les orthophonistes libéraux ne sont pas les plus à plaindre. Ok, le reste de la population bénéficie d'augmentations de salaire, contrairement à nous (ou si peu). Mais nous pouvons encore atteindre 5000 € par mois.

Quelques objections à ce joli tableau, tout de même

Les revenus que j'ai cités paraissent souvent hors d'atteinte pour beaucoup de collègues. Il y a plusieurs raisons à cela.

Objection n°1 : le taux de charges de 40 % est inaccessible dans les grandes villes, à cause du prix de l'immobilier.

C'est vrai. Nos tarifs sont un T-shirt à taille unique. Appliquer l'AMO de la Lozère dans le 16ème arrondissement de Paris, c'est comme mettre un crop-top de collégienne quand on mesure 1,80 m et qu'on pèse 120 kg (je n'ai pas d'image d'illustration, désolé). Les médecins aiment faire du dépassement d'honoraires à Paris, il y a une bonne raison à cela.

Objection n°2 : l'AMO 13 n'est qu'une moyenne.

Vrai aussi. J'en ai parlé un peu plus haut. Si vous vous spécialisez dans les cotations basses qui n'ont pas la faveur des caisses et de la FNO, vous en subirez les conséquences malheureuses. A l'inverse, vous pouvez aussi choisir d'aller vers les cotations hautes en vous formant sur les domaines qui plaisent à nos dirigeants.

Objection n°3 : les patients disparaissent pendant les vacances scolaires.


Ce point est plus vrai dans les grandes villes développées que dans les zones défavorisées où les gens n'ont malheureusement pas les moyens de partir. Ici, le cabinet est loin d'être vide en été. Peu de gens partent. Les enfants qui vont en centre aéré viennent le soir. Et les collègues qui reçoivent davantage d'adultes sont moins touchés par ce problème. 

Enfin, là où l'orthophonie est un métier saisonnier, il faut raisonner comme un... saisonnier de Val d'Isère, qui ne se contente pas de 35 heures en février. Il sait qu'il mange son pain blanc, donc il l'engrange tant qu'il peut pour traverser les périodes de pain noir.

Objection n°4 : à 60 actes par semaine, je m'épuise.

Cela dépend du travail bénévole effectué à côté : paperasse de la sécu, mutuelles qui ne paient pas, préparations de séances, contacts multiples, comptabilité, rédaction de comptes rendus et de notes d'évolution, participation à des réunions ou à des actions de prévention, militantisme syndical, etc.

Mais tout s'optimise. Il existe des orthophonistes qui pratiquent 100 actes par semaine et qui le vivent bien, parce qu'ils sont organisés. Ce ne sont pas tous des margoulins qui sabotent le travail, comme on pouvait le lire souvent dans les années 2000 (à présent, ils semblent un peu plus respectés). 

J'ai basé mes calculs sur 60 actes seulement. Ca reste raisonnable : 60 demi-heures font 30 heures. Allons jusqu'à 35 si on ajoute quelques actes plus longs et un peu de travail bénévole. 35 heures, c'est peu. En Suisse, les gens travaillent 42,5 heures par semaine en moyenne.

Tout est relatif. Si on se met dans la tête qu'on gâche sa vie à la 36ème heure, on se met volontairement en état de stress.

Faut-il se satisfaire de la situation actuelle ?

La situation actuelle, ce n'est pas que l'instant t : c'est aussi la prise en étau dont je parlais au début. Les médecins voient le C augmenter à un rythme légèrement supérieur à celui de l'inflation. Les paramédicaux français, eux, sont parmi les plus rentables de l'Occident pour les assurances (sécu + mutuelles). Ils le seront de plus en plus.

Cela dit, ne tombons pas dans le misérabilisme : nous pouvons encore vivre comme des cadres et anticiper le resserrement de l'étau. Surtout à la campagne et dans les villes moyennes. A ce propos, nous avons deux bureaux libres, si vous voulez vous mettre au vert (et au bleu) :

J'ai pris cette photo vendredi après-midi, en allant travailler. Quand on exerce hors de l'enfer des grandes villes, on vit sainement, tout en vérifiant chaque jour que l'orthophonie en a encore sous le pied !

Contactez-moi pour en profiter.