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lundi 28 octobre 2024

Combien gagne un orthophoniste libéral ? Version de 2024


Le Covid a porté un bon coup de canif aux revenus des orthophonistes libéraux : plongeon en 2020 malgré l'autorisation express de la téléorthophonie, rebond en 2021, puis vague Omicron en 2022. Mais où en sommes-nous à présent ? Quel revenu ? Pour quel temps de travail ?

L'AGAO, principale association de gestion des orthophonistes, nous l'annonce gaillardement : en 2023, nous avons retrouvé le niveau des années 2010 ! Le trou d'air est enfin surmonté, malgré les dérives de la Carpimko qui n'a cessé de nous mettre de nouveaux boulets aux pieds. Je ne détaillerai pas ça ici, mais on sait que les quatre régimes de notre caisse équitable et solidaire s'en prennent aux actifs sans considérer l'inflation (et encore moins nos tarifs anémiques).

L'an dernier nous avons gagné 32 920 € en moyenne, soit 2743 € par mois. C'est notre revenu, notre bénéfice. L'équivalent d'un salaire net.

En parlant de salariat

Il est intéressant de comparer nos 2743 € avec le salaire moyen français.

L'Insee vient de publier le salaire moyen du privé pour 2023 : 2735 € nets, avant impôt. Nous sommes donc des gens très moyens !


Bon, il nous manque notre revenu médian. C'est toujours plus instructif : si vous prenez la médiane au lieu de la moyenne, cela signifie que la moitié des gens gagne plus, et l'autre gagne moins. Le revenu moyen, lui, est trop tiré vers le haut par les très hauts revenus qui ne concernent pas grand-monde.

Le salaire net médian du privé est à 2183 € en équivalent  temps plein. Le SMIC progresse plus vite. Il est à 63 % du salaire médian.
 

Si vous trouvez ces 2743 € assez bas pour un bac +5

Rassurez-vous :
  • ça inclut les collègues en exercice mixte (salariat + libéral) ;
  • et aussi celles qui prennent un congé maternité, ce qui n'est pas rare dans un métier où les hommes sont plus des erreurs statistiques qu'autre chose.

 

Quel temps de travail pour gagner ça ?

Les diverses statistiques officielles françaises disent que pour gagner leurs 2735 € moyens, les salariés travaillent 36 à 38 heures par semaine en moyenne, en équivalent temps plein (voir ici). Ils sont donc un peu au-dessus des fameuses 35 heures. Rappelons en passant qu'ils peuvent avoir des heures supplémentaires défiscalisées (voir ici).

Et nous ?



C'est une véritable enquête à mener. Un défi intéressant, vous allez voir !

Commençons par regarder  si on peut estimer le temps de travail en présence du patient.

L'Assurance Maladie nous surveille de près depuis plus de vingt ans. Elle pratique un "suivi individuel" de notre activité et elle nous tient au courant des moyennes régionales, pour que nous sachions si nous sommes déviants et si nous risquons un contrôle.

Les moyennes diffèrent peu d'une région à l'autre. Nous les avons comparées sur le groupe Facebook des Clés de la Réussite il y a quelque temps pour nous en assurer. Prenons donc les dernières moyennes normandes, au hasard...


En 2023, les orthophonistes normandes ont pratiqué 1675 actes en moyenne. La grande majorité étaient des séances de 30 minutes, mais ça comprend aussi les bilans et les séances de 45 minutes : neurologie et surdité.

Déjà, avec cet obstacle, on peut dire qu'on est bloqué. Mais ne baissons pas les bras si facilement. Tentons de nous approcher de la vérité.

L'Orthophoniste n°416 (p.12) nous apprend que les séances de neurologie représentent 23 % de notre activité. Celles de surdité (AMO 15,4 à 45 minutes minimum) sont malheureusement assimilées avec tous les handicaps (AMO 13,8 à 30 minutes minimum). Les deux font 8% de notre activité, ensemble. Deuxième obstacle. 

On peut quand même penser que l'impact des séances de surdité équivaut à celui de la tolérance sur les séances de neurologie qui peuvent descendre à 30 minutes si le patient est fatigable. Alors restons à 23 %.

Le bilan, maintenant : 7,5 % de notre activité. Estimons-le à deux heures.

Résultat : 

Séances de 45 minutes : 1675 actes x 23 % x 3/4h = 289 heures sur l'année
Bilans : 1675 actes x 7,5 % x 2h = 251 heures
Séances de 30 minutes : 1675 actes x (1-23%-7,5%) x 1/2h = 582 heures
Total annuel : 1122 heures en présence des patients.

Si on prend 6 semaines de congés (5 semaine + quelques jours fériés), on arrive à 24 heures par semaine.
Si on monte à 8 semaines de congés (ce qui est royal) : 26 heures par semaine.

24 heures par semaine pour gagner 2743 € par mois, c'est excellent !


Oui. Mais non.


Le travail gratuit ne manque pas dans notre métier : comptabilité + préparations + cotations + rédaction + coups de fil + mails + "petits courriers" + rejets + formation + repas avec des collègues + réunionite pour garder le FAMI, j'en passe et des meilleures…

Selon une étude de la FNO réalisée par Joy Rainaud en 2021, basée sur les réponses de 6635 orthophonistes, le temps administratif est en moyenne de dix heures par semaine pour les orthophonistes.

Il faudrait retrouver la méthodologie de cette étude pour savoir si des orthophonistes sans problème de temps ont répondu à l'enquête. Mais si on admet ces dix heures comme le fait la FNO, on arrive à 34 h par semaine pour gagner 2743 € par mois.

Ca reste correct : on n'est pas si loin des 35h. On peut penser que dans les faits, cela oscille entre 30 et 40 à cause des vacances scolaires et des épidémies.

Et surtout, on peut faire mieux

Le temps administratif gratuit peut être compressé et redevenir du temps de soin, ou du temps libre. L'intelligence artificielle peut par exemple nous aider à accélérer la rédaction de comptes rendus (voir ici) et la préparation des séances (voir ici).

Le temps de soin, lui, est difficilement compressible. Des  pistes existent, mais elles butent sur la déontologie. Quelques exemples :

  • Ne plus prendre en charge les AMO 15.
  • Passer tous les AMO 15,6 et 15,7 à trente minutes en profitant du flou de la nomenclature : "45 minutes ne pouvant être inférieures à 30.
  • Refuser tous les domiciles.
  • Faire des bilans courts.
  • Utiliser les premières séances pour finir les bilans, en profitant de la disparition de la demande d'accord préalable sur la première série de séances.


On peut aussi imiter les kinés qui pratiquent le dépassement d'honoraires illégal. Mais… c'est illégal.

Consacrons-nous donc en priorité sur l'optimisation du temps de travail gratuit ! Les groupes Facebook orthophoniques fourmillent d'idées là-dessus. Instagram aussi (ex : Paksaafaire, Kathleen Care Pro, Extra Ortho).

Quid de l'avenir ?

A priori les chiffres de 2024 montreront que l'avenant 20 a encore renforcé notre position, au moment où l'inflation revient entre 1 et 2 % par an. C'est un moment rare, parce qu'on voit mal pourquoi nous serions augmentés dans les années qui viennent.
 
Pendant ce temps, la Carpimko continuera à serrer son étau sur nous. La réforme du régime complémentaire qu'elle a annoncée risque de décourager le soin, en nous incitant à en faire le moins possible.

Plus que jamais, l'optimisation (légale et déontologique) sera nécessaire ! D'autant qu'il ne faut pas oublier un point capital : nous avons un revenu net similaire à celui des salariés, mais si nous voulons avoir la même protection sociale que la leur, nous devons épargner davantage.

lundi 15 avril 2024

Combien gagne une orthophoniste libérale ? Mise à jour


Estimer le revenu d'une profession n'est pas chose simple quand on n'a pas accès aux chiffres nationaux du fisc. Mais on peut quand même tenter d'approcher la réponse à quelques questions, ne serait-ce que pour renseigner les jeunes qui envisagent ce métier :

  • Quelle est notre recette moyenne (le chiffre d'affaire : honoraires + primes) ?
  • Quel est notre revenu (le bénéfice : recette - dépenses pro) ?
  • Est-ce qu'on a enfin digéré 2020, annus horribilis ?
  • Sommes-nous très groupés autour des chiffres moyens, ou très répartis ?
  • Quel est le temps de travail moyen ? 
  • Sommes-nous mieux lotis que les autres paramédicaux conventionnés ?

Les données les plus fouillées ont toujours été celles de la FNAGA relayées par l'AGAO, l'association de gestion la plus utilisée par les orthophonistes. Les dernières concernent 2021: on n'a pas encore 2022 (et encore moins 2023 qui n'a pas encore été déclarée)

La FNO vient de publier des chiffres sur 2022, mais ils proviennent de la base de données de "l'Assurance maladie SNDS". Or l'Assurance maladie ne connaît pas nos revenus issus des centres qui nous paient directement (IME, SESSAD, CMPP et certains EHPAD). La double prise en charge reste décidément une plaie : elle va jusqu'à fausser les statistiques.

Voici donc les derniers chiffres communiqués par l'AGAO et la FNAGA pour les orthophonistes (merci à Florence de me les avoir transmis) :

 

Petit bémol : ces données incluent les orthophonistes en exercice mixte (libéral + salarié), qui font forcément baisser les moyennes puisque leur salaire n'est par inclus dans le tableau. La FNO nous dit qu'ils sont 9 % des orthophonistes libéraux (cf l'Orthophoniste n°437, p.10). Les 91 % restants ont donc une moyenne plus haute, mais on ne la connaît pas.

Est-ce que la baisse de 2020 est oubliée ?

Quasiment. Voici le tableau de 2019 :

 

Comme vous le voyez, les chiffres de 2021 s'approchent de ceux de 2019.

Mieux : il est fort probable que nos recettes aient dépassé celles de 2019 sur la période récente grâce aux revalorisations de tarifs négociées par la FNO dans les avenants 19 et 20


Sommes-nous une profession homogène ?

Pas du tout.


 L'AGAO nous répartit en quatre tranches :


En luttant contre les dépenses pro (cf cet article) et en optimisant son lieu d'installation, il reste possible d'atteindre un revenu net de 60 000 € par an, soit 5 000 € par mois. Certains membres de la tranche 4 le font. C'est quand même très appréciable en France pour un bac +3 à 5.

Ça représente combien d'heures de travail par semaine ?

Regardons déjà combien d'actes hebdomadaires cela représente.

Les relevés d'activité de la sécu nous disent que nous tournons autour de 1 AMO 13 par acte, soit 33,80 € en métropole. Voici ce que ça donne avec 46 semaines de travail (5 semaines de vacances + quelques jours fériés hors vacances) :

La FNO dit qu'en 2022, nous avons tourné à 35 actes moyens par semaine (mais elle pense que nous prenons dix semaines de vacances). Elle donne aussi le nombre d'actes moyen de chaque mois de l'année. On y voit le gros impact des vacances scolaires sur notre activité.

 

35 actes de 30 minutes, ça fait un mi-temps en fait ?

La FNO dit que nous travaillons moins que les autres paramédicaux, mais elle ne va pas jusqu'à écrire que nous sommes à mi-temps. Ce serait royal, avec les deux mois et demi de vacances qu'elle nous prête.

Elle affirme que nous avons dix heures de travail non rémunéré par semaine. Il y a effectivement de quoi faire :

  • préparation des séances
  • contacts avec les autres intervenants
  • rédaction de comptes rendus et de notes d'évolution
  • comptabilité
  • paperasse : sécu, facturation des centres qui paient directement, gestion des impayés...
  • entretien du cabinet.


N'oublions pas non plus que les actes les mieux payés durent plus de 30 minutes, qu'il s'agisse des séances de neurologie (45 minutes sauf si le patient s'avère trop fatigable) ou des bilans.

En résumé : on ne connaît pas notre temps de travail moyen. Personnellement, j'ai culminé à 53 heures par semaine quand j'avais 90 à 95 actes prévus par semaine. Ca donne un ordre d'idée, mais c'est juste un exemple.

Comment nous situons-nous par rapport aux autres paramédicaux conventionnés ?

Dans son dernier bulletin, la Carpimko nous explique que nous sommes avant-derniers à présent, en matière de bénéfice : les orthoptistes nous ont dépassés.

Vous remarquerez que notre BNC 2021 ne coïncide pas parfaitement avec celui de l'AGAO
cité plus haut, mais qu'il en est assez proche.
 

Conclusion joyeuse

Bien sûr, tout irait mieux si nos tarifs avaient suivi l'inflation. Dans les années 70, ils augmentaient une ou deux fois pas an pour suivre l'inflation. Mais ils ont commencé à geler en 1983 avec le tournant de la rigueur du président Mitterrand. L'inflation a pu caracoler en tête, malgré quelques soubresauts de plus en plus espacés.

Il faut donc recevoir de plus en plus de patients pour maintenir un revenu constant. Cela peut pousser certains collègues vers le burn-out.

Ce n'est même pas une question de politique politicienne : tous les gouvernements nous ont laissés décrocher depuis 1983. La baisse du pouvoir d'achat, aggravée par l'appétit gargantuesque de la Carpimko, fait maintenant partie de notre identité professionnelle collective. Il en est de même pour les salaires de début de carrière des fonctionnaires... mais ensuite ils ont de l'avancement.


CELA DIT

Nous avons de beaux restes, après quarante ans de déclin :

  • un bénéfice moyen supérieur au revenu médian du pays
  • un revenu confortable dès le début de carrière, sans forcément avoir besoin de se tuer au travail
  • la possibilité de pousser vers les 5000 € par mois : aucun quota (nombre d'actes maximal) n'a été imposé par la sécu, même si c'était dans l'air dans les années 90 ; ce fut une grande victoire syndicale.
  • le libre choix de nos méthodes et de notre organisation.

Pourvu que ça dure ! Et merci à la FNO d'appuyer sur la pédale de frein depuis quarante ans pour ralentir notre décrochage de l'inflation.

vendredi 15 mars 2024

Mars, le meilleur mois de l'année

 


Il y a quelques semaines, en préparant ma formation  Sécurisez votre Avenir II, j'ai fabriqué un petit simulateur que j'ai mis en libre accès sur le groupe des Clés (avec son mode d'emploi) :  

https://www.facebook.com/groups/184304421592158/posts/7353814791307716/

C'est un tableau réservé aux orthophonistes libéraux. Son but : déterminer le revenu qu'on veut atteindre (ici le seuil du bonheur, 46 368 € par an) et connaître le nombre d'actes à faire chaque semaine pour y parvenir.

Problème : le simulateur a l'air très optimiste alors qu'il est mathématiquement correct. Beaucoup d'orthophonistes pensent effectuer 55 actes par semaine. Mais elles ne gagnent pas 46 368 € par an. Loin s'en faut. Elles tournent plutôt entre 30 et 35 000 € de bénéfice.

Pourtant j'ai été généreux avec le nombre de semaines de vacances : 8 semaines, c'est beaucoup.

Et même si on porte l'absentéisme à 10 %, ça ne colle pas.

Où est le bug ?

Prenons le problème autrement

Allons voir mon dernier relevé individuel d'activité (RIA), qui contient des statistiques sur l'ensemble des orthophonistes libéraux normands :

En 26 semaines, nous avons effectué en moyenne 861 actes. Si on y met 3 semaines de congés (février, Pâques, ponts de mai), on arrive à :

861 / (26-3) = 37 actes par semaine. EN MOYENNE !

Vu comme ça, nous travaillons très peu : une grosse 20aine d'heures par semaine. Et comme c'est une moyenne, beaucoup d'entre nous travaillent moins que ça.

Là aussi, il y a forcément un bug dans le raisonnement. Et pourtant mon tableau et le RIA sont irréfutables.

Première explication : les vacances scolaires

Le RIA normand montre que 82 % de nos patients sont des mineurs de moins de seize ans. 

Enfonçons une porte ouverte : ces patients ont énormément de vacances. Certains partent chez un parent ou un grand-parent qui ne veut/peut pas les amener. D'autres partent en villégiature. Et puis il y a aussi ceux qui préfèrent ne pas venir "pour se reposer un peu". Et ceux qui disent qu'ils viendront mais qui annulent au dernier moment (ou posent un lapin).

Les vacances scolaires font de l'orthophonie une sorte de métier saisonnier, comme la pharmacie dans un village de Savoie.

Seconde explication : le problème est quasi-permanent

Prenons les douze mois de l'année et regardons les raisons de ne pas aller chez l'orthophoniste :
  • Janvier : fin des vacances de Noël, épidémies, routes enneigées
  • Février : vacances, épidémies, routes enneigées
  • Mars : fin des vacances de la dernière zone
  • Avril : vacances
  • Mai : fin des vacances de la dernière zone, ponts
  • Juin : sorties scolaires
  • Juillet : vacances
  • Août : vacances
  • Septembre : temps de réorganisation de l'emploi du temps, entre le foot et l'équitation
  • Octobre : vacances
  • Novembre : fin des vacances, pont du 11, début des épidémies
  • Décembre : épidémies, vacances.

Et pendant tout ce temps, il y a les SMS de type "Timéo ne viendra pas parce qu'il a un rendez-vous" (le nôtre n'en est pas un).

Mars reste donc le seul mois où on voit le nombre de patients qu'on a prévu, sauf quand on est dans la dernière zone des vacances d'hiver.
 
Au final, nous travaillons beaucoup moins que ce que nous pensons.

Les semaines où tout le monde vient sont celles qui nous marquent parce qu'on y accumule la fatigue. Elles nous confortent souvent dans l'impression de ne pas pouvoir en faire plus.

Comment améliorer les choses ?

Quelques pistes :
  • Se fixer des objectifs annuels, pas hebdomadaires. Tenir un tableau Excel pour ça, puis comparer les années.
  • Mettre des séries de séances courtes et intenses sur les vacances scolaires.
  • Insécuriser les patients propriétaires de créneau horaire, qui disent à la fin juin "on se revoir à la rentrée", en leur disant qu'on verra ce qu'on pourra faire d'ici là parce que c'est tellement loin...
  • Ajouter dix ou quinze créneaux : quand je voyais 85 patients par semaine (hors vacances scolaires), j'en prévoyais 95.
  • 2 lapins = rééducation terminée
  • Plus difficile mais certains le font : moins de 7 rendez-vous effectués sur 10, même décommandés à l'avance = rééducation terminée.
  • Ne pas avoir de rééducations longues pour éviter l'essoufflement (bien compréhensible) de certaines familles. Privilégier des objectifs atteignables en quelques mois et arrêter systématiquement, quitte à revoir le patient plus tard.

Mais avant de suivre ces pistes, un constat lucide s'impose. Regardez donc votre RIA et divisez le nombre d'actes par le nombre de semaines ouvrées. Tout part de là.


mardi 14 novembre 2023

Faut-il laisser 50 % sur le compte pro ?

La règle des 50 % est un conseil qu'on donne souvent aux orthophonistes libéraux débutants : "Ne prends que 50 % de tes honoraires pour toi. Le reste va payer le cabinet, l'Urssaf et la Carpimko. Si tu ne fais pas ça, tu seras mal quand tu recevras les régularisations".

Version alternative, qui veut dire la même chose : "Verse-toi un salaire qui sera la moitié de ta recette".

A première vue, c'est du bon sens. 

D'ailleurs, si ce n'était pas le cas, ce conseil n'aurait pas tant de succès.

En début de carrière, l'Urssaf et la Carpimko ne savent pas combien vous gagnez mais ils vous taxent quand même. Ils estiment donc votre revenu au doigt mouillé : 19% du plafond annuel de la sécurité sociale (PASS), soit 8 358 € en 2023 (regardez ici si vous me lisez après 2023). 

Il faut bien mettre un chiffre... mais évidemment, c'est beaucoup trop bas pour nous, qui sommes attendus comme le Messie dans la plupart des régions à l'heure actuelle. Il est plus probable d'atteindre d'emblée 30 000 à 50 000 € de bénéfice en année pleine que de plafonner à 8 358. C'est l'un des bonheurs de l'exercice libéral.

Conséquence : quand les taxmen s'aperçoivent de leur sous-estimation flagrante, ils récupèrent leur dû. Ils prennent tout ce qu'ils n'ont pas pris auparavant. C'est ça, une régularisation.


Soit dit en passant, on peut aussi avoir des régularisations dans le bon sens : par exemple après un accouchement ou une maladie qui a fait chuter l'activité. Mais elles augmentent le bénéfice quand elles tombent, donc elles génèrent des régularisations dans le mauvais sens l'année d'après.

Tout ça tangue beaucoup parce que l'Urssaf ajuste la cotisation provisionnelle de l'année en cours, en plus de la régularisation de la cotisation de l'année d'avant. Le régime de base de la Carpimko et le fisc fonctionnent aussi comme ça, ce qui ne fait qu'empirer le tangage.

Prévoir 50 % pour tout le pro permet de se rassurer.

On sait qu'en gros, on aura de quoi payer ce qu'on doit. On laisse sur le compte pro l'argent qui n'est pas vraiment à soi, mais à l'Etat français.


On peut optimiser un peu en se démensualisant et en plaçant l'argent qui n'est pas à soi sur le livret A ou le LDDS, voire sur le livret d'épargne populaire si on y a droit ; puis en le récupérant in extremis, juste avant que l'Urssaf et la Carpimko viennent se servir. Avec la remontée des taux liée à l'inflation, ça a du sens.

Mais alors, pourquoi avoir écrit "à première vue" ?

Parce que si la moitié des honoraires part dans le cabinet, on commence à gagner sa vie le 1er juillet de chaque année. C'est déjà une idée sinistre.

Puis on paie :

  • l'impôt sur le revenu
  • le logement : loyer ou remboursement, factures d'énergie, internet, éventuelle taxe foncière
  • les assurances

Le "reste à vivre", comme disent les économistes, n'intervient qu'ensuite. En gros, vous travaillez pour ça en novembre et décembre. Ajoutez octobre si vous menez bien votre barque. Et même là-dessus, vous payez encore la TVA, voire l'énorme taxe sur les carburants.

N'oublions pas non plus qu'il y a généralement une partie de ce reste à vivre qui nous sert à épargner comme un adulte responsable...

Que faire quand le bon sens est en fait une idée sinistre ?

Nous exerçons un métier où les dépenses augmentent beaucoup plus vite que les tarifs. Quelques exemples, rien que cette année :

  • +11 % sur le régime invalidité décès de la Carpimko
  • +5 % sur la cotisation forfaitaire du régime complémentaire de la Carpimko, qui se rapproche dangereusement des 2 000 € dans un silence assourdissant
  • +7 % sur les valeurs locatives qui sous-tendent la taxe foncière et la CFE ; sans parler des hausses de pourcentages de taxation des collectivités locales
  •  +7 % sur l'ILAT qui sert à calculer les loyers des baux professionnels

En fait nous travaillons de plus en plus pour les autres.

Si vous admettez la règle des 50 % de dépenses pro, il est clair qu'un jour ce sera 60%. Votre reste à vivre ne sera qu'une peau de chagrin. Comment continuer à travailler avec le sourire, dans ces conditions ?

Il faut donc absolument viser 30 % de dépenses pro.

Même si vous n'atteignez que 35 %, la différence sera significative. Vous ne travaillerez plus pour rien la moitié de l'année.

Bien sûr, c'est plus facile à Marly-Gomont que sur les Champs-Elysées.

Mais de toute manière, comme le martèle Mapie Jaujay dans son podcast, l'exercice de l'orthophonie à Paris n'est plus vraiment rentable. L'AMO est un T-shirt à taille unique. Il offre donc de belles opportunités dans les vastes zones où le marché immobilier est détendu. Tout y est moins cher et on vous subventionne pour y aller : énorme avantage fiscal des ZRR, primes de la sécu, mairies qui pratiquent des loyers faibles... En plus on y vit tellement mieux ! Et si le prix de l'essence vous effraie, passez à l'électrique, dont les prix s'écroulent sur la Centrale. Pur bonheur en perspective.

Mais le déménagement n'est pas la seule manière de viser les 30 %. Je vous renvoie à cet article où j'ai détaillé huit stratégies qui m'ont permis de descendre si bas :
https://orthogestion.blogspot.com/2018/08/orthophonie-comment-passer-de-50-30-de.html

L'idée, c'est de sortir de la rat race.

On peut travailler davantage pour descendre à 30 % de dépenses professionnelles. C'est l'une des stratégies : paradoxalement, travailler davantage, ce n'est pas une entrée dans la rat race. C'est une sortie. Vos charges fixes pèsent de moins en moins. Vous devenez plus rentable, donc vous améliorez votre reste à vivre. 

Vous pouvez même dépasser le seuil du bonheur, au-delà duquel la Carpimko prend 5% au lieu de 13.

Bien sûr, le fisc va chercher à en profiter. Mais vous pouvez défiscaliser. Les niches fiscales ne manquent pas pour les classes moyennes : FIP, SOFICA, SCPI défiscalisantes, FCPI, dispositif IR-PME, PER, déficit foncier... Il est beaucoup plus facile de faire baisser l'impôt sur le revenu que les charges sociales.

Cette stratégie n'est pas forcément facile à appliquer quand on a de jeunes enfants et que le conjoint n'est pas disponible. Mais il y en a d'autres : se former en DPC, s'associer, lutter contre l'absentéisme (certains vont jusqu'au surbooking), fabriquer son matériel de rééducation au lieu de l'acheter...

Il faut aussi s'ôter de la tête l'idée qu'il faut "faire des frais" pour payer moins de taxes. Il faut se tranformer en cost-killer : réduire les frais tant que possible, pour augmenter son bénéfice et donc son reste à vivre ; puis éventuellement défiscaliser, tout en épargnant intelligemment.

Nous travaillons pour les autres : toute notre activité est tournée vers eux. Mais de là à en faire un sacerdoce, il y a une marge.


Travailler pour soi seulement en novembre et en décembre, c'est se faire moine ou nonne. Or, nous ne sommes pas entrés dans les ordres après nos études. Il faut donc tout faire pour ne pas avoir besoin de la règle des 50 % !

vendredi 25 août 2023

URSSAF vs CARPIMKO vs Fisc en 2023 : partie 2


B. Le Maire avec H. Morin,
l'homme qui a bien connu le Débarquement de juin 44

Dans l'article précédent, j'ai montré que l'Urssaf était relativement linéaire : son taux de taxation fluctue peu quand on travaille plus. La Carpimko, elle, privilégie ceux qui travaillent beaucoup.

Cette semaine, regardons l'influence du 3ème taxman : Bruno Le Maire.

Avec l'impôt sur le revenu, Bercy contre-balance évidemment l'influence de la Carpimko. On sait que c'est un impôt à taux progressif, alors que la Carpimko a un taux dégressif.

Mais lequel l'emporte ?

C'est une question importante, parce qu'il faut savoir si ça vaut la peine de travailler davantage. Beaucoup de Français de la classe moyenne pensent qu'à un moment on bosse pour l'Etat. Mieux vaut en faire moins. L'impôt sur le revenu, théoriquement juste, a réussi à installer cette idée sinistre qui finit par nuire au pays.

Alors reprenons le tableau de la semaine dernière et regardons ce qu'il en est vraiment pour les auxiliaires médicaux en 2023. J'ai pris le cas extrême : celui d'un célibataire (la famille est une niche fiscale). Je vous montre les tableaux puis je vous les résume en quelques mots.



Pression des 3 taxmen sur le revenu moyen des orthophonistes


Pression des 3 taxmen sur 2 fois le revenu moyen des orthophonistes

En résumé, voici ce qui se passe si vous doublez vos revenus : 

  • L'Urssaf passe de 14 à 16 %.
  • La Carpimko passe de 23 à 16 %.
  • L'impôt sur le revenu passe de 7 à 18 %
  • La confiscation totale passe de 43 à 50 %. 

Ouf, l'honneur du pays est sauf : il s'en prend quand même plus à ceux qui travaillent plus.




De notre point de vue, c'est moins reluisant : le fisc compense largement la dégressivité de la Carpimko. Globalement, le système nous décourage de soigner plus de gens.

Heureusement, ce n'est qu'une apparence. L'impôt sur le revenu est aussi troué qu'un emmental. Il y a cinq cents niches fiscales ! Il est beaucoup plus difficile de faire baisser les charges sociales que l'impôt.

J'ai utilisé plusieurs de ces niches au fil du temps : 

  • Deux enfants
  • Madelin
  • Plan épargne retraite
  • Déficit foncier
  • Sofica
  • Crédit d'impôt formation
  • Dons

D'autres utilisent le Pinel, les FCPI, les FIP, la loi Malraux, la loi sur les monuments historiques... Il y a aussi le livret A, le LEP, le PEL, le PEA et l'assurance vie, mais ces niches-là n'abaissent pas l'impôt. Elles l'empêchent jusque de croître. 

 J'ai expliqué tout ça dans La défiscalisation pour tous :





L'emmental de Bruno Le Maire aboutit à une conclusion heureuse : en France, on ne paie l'impôt plein pot que si on le souhaite

Corollaire : la dégressivité de la Carpimko peut finalement reprendre le dessus et nous inciter à travailler davantage. D'autant qu'en travaillant moins, on n'a pas la surface financière qui donne accès aux niches fiscales efficaces.

Et on ne le répétera jamais assez : s'il est relativement facile d'utiliser les niches fiscales, il est quasiment impossible de faire baisser l'Urssaf et la Carpimko. Or, si vous travaillez moins, vous allez payer bien plus de charges sociales que d'impôts. Vous manquerez donc de moyens d'action. Le système vous coincera.

Si nous travaillons plus, le système fiscal mité nous transforme en adultes responsables, et non en victimes du découragement organisé. A nous de nous adapter en utilisant les leviers qu'on met à notre disposition.

La difficulté survient quand on est contraint de travailler moins pour des raisons familiales. Là, on peut se sentir cerné (et surtout cernée, les choses étant ce qu'elles sont) entre le matraquage de la Carpimko et l'absence de niche sociale.

jeudi 24 août 2023

URSSAF vs CARPIMKO vs Fisc en 2023 : partie 1

 

Quel est le plus vorace parmi nos trois taxmen ? Lequel encourage le plus le travail ? Lequel est le plus juste ? Comment évoluent-ils ?

J'ai donc lancé mon fidèle tableur pour calculer la ponction de l'Urssaf et de la Carpimko sur une orthophoniste au revenu moyen de 2022 ; puis sur une collègue qui gagne deux fois le revenu moyen (il y en a). 

Cette première partie s'intéresse aux charges sociales. Dans la seconde partie, j'inclurai l'impôt sur le revenu dans l'équation.

Voici les résultats, en partant du principe qu'elles ne perçoivent que des revenus conventionnés :


Les 14 ponctions sociales sur le revenu moyen des orthophonistes (source : FNAGA)



Ponctions à 2 fois le revenu moyen des orthophonistes, avec un peu plus de Madelin et de PER comme c'est généralement le cas


D'emblée on peut répondre à la première question, celle de la voracité. 


Rare image de la Carpimko en pleine action...

Si vous êtes au revenu moyen, la Carpimko vous en prend 23 % et l'Urssaf 14. C'est surtout dû aux taxes forfaitaires, indépendantes du revenu. Avant de gagner votre vie, vous devez d'ores et déjà 3017 € incompressibles à votre caisse de retraite et de prévoyance. L'Urssaf, elle, n'a que 110 € forfaitaires.

Notons que ce décalage sinistre s'aggrave tous les ans : la Carpimko augmente sans cesse ses taxes forfaitaires sans tenir compte de l'inflation ; et encore moins de l'évolution de nos tarifs, bien sûr.

 



 

En revanche, si vous gagnez deux fois le revenu moyen, les deux organismes s'équilibrent. Chacun vous prend autour de 16 %. C'est dû à trois éléments : L'Urssaf se met à vous faire payer des allocations familiales, qui sont devenues une sorte d'impôt progressif sous la présidence Hollande.

Les 3017 € incompressibles de la Carpimko pèsent beaucoup moins en proportion, puisqu'ils ne bougent pas quand on double son revenu.

Le régime de base de la Carpimko ne prend que 1,87 % de tout ce qui dépasse 43 992 € de revenu (le seuil du bonheur), alors qu'il prend 10,1% de tout ce qui est en-dessous. 

En résumé : la Carpimko est très vorace sur le revenu moyen. Mais si vous décidez de travailler davantage, elle deviendra plus magnanime, passant de 23 à 16 %. L'Urssaf, elle, est plus linéaire. Quand vous doublez votre revenu, elle passe de 14 à 16 % à cause des allocations familiales.

Attention, néanmoins : la Carpimko réhausse le seuil du bonheur chaque année. Un jour, plus personne ne pourra l'atteindre. C'est d'ailleurs un moyen masqué de nous attribuer moins de points de retraite. Chaque point nous coûte plus cher chaque année.

Qui nous encourage à travailler ?



Pour le plaisir, j'ai aussi regardé à 3 fois le revenu moyen, même si quasiment aucun orthophoniste n'y parvient.

Dans ce cas de figure, l'Urssaf continue à prendre 16 %. Mais la Carpimko descend à 12 ! La pression de la caisse de retraite est donc quasiment divisée par deux, par rapport à celle qui s'exerce sur la collègue qui gagne juste 27 550 euros.

C'est vraiment surprenant quand on s'en aperçoit, parce que les prélèvements à taux dégressif sont rares en France.

Rassurez-vous, seul le taux baisse : la Carpimko vous prendra toujours plus d'argent si vous travaillez plus. Mais elle vous incite clairement à travailler davantage, parce qu'une fois que vous franchirez le seuil du bonheur (43 992 euros) elle vous laissera beaucoup plus libre de fabriquer votre retraite et votre prévoyance par vous-même.

Quel est l'organisme le plus juste ?




Bien sûr, cette question n'a pas de réponse absolue. Tout dépend de vos convictions politico-philosophiques. Amusons-nous à sortir des arguments et à les démolir immédiatement. J'adore ce type d'exercice parce que c'est un vaccin contre les deux extrémismes.

L'Urssaf est beaucoup plus juste avec son taux quasiment fixe.
MAIS la TVA et la flat tax sont injustes parce qu'elles ont le même taux pour tout le monde. Il faut prendre plus à ceux qui travaillent plus, en valeur absolue ET en pourcentage.

La Carpimko a un système dégressif scandaleux et elle fait reposer la retraite des gros travailleurs sur la retraite par capitalisation, qui est aussi un principe détestable.
MAIS elle nous laisse un espace de liberté dont l'Urssaf nous prive.

L'Urssaf est injuste parce qu'elle nous force à payer les URPS, qui sont des sortes de syndicats corporatistes et obligatoires dont personne n'a jamais demandé la création.
MAIS les URPS paient la liste d'attente commune et elles servent de courroie de transmission avec les ARS.




L'Urssaf est injuste parce que les allocations familiales sont devenues un impôt doublement progressif : plus on travaille, plus on y cotise, mais moins on reçoit.
MAIS c'est ça, le système équitable et solidaire : prendre davantage à ceux qui travaillent beaucoup, pour donner plus aux autres. La redistribution est la base du contrat social. Sans ça, on aurait encore plus d'émeutes.

L'Urssaf est injuste parce qu'elle nous force à cotiser au FIF-PL, même si nous nous formons autrement.
MAIS personne ne nous interdit de récupérer notre mise en faisant au moins une formation FIF-PL par an.

La Carpimko est injuste parce qu'elle augmente ses ponctions forfaitaires tous les ans de manière sidérante : +11 % cette année sur le régime invalidité-décès, par exemple !
MAIS elle a des contraintes budgétaires. Puisque ses dépenses augmentent et que personne n'envisage de limiter son périmètre, il faut bien qu'elle puise dans nos poches. Les collectivités locales ont la même attitude avec la taxe foncière, après tout.

L'Urssaf est injuste parce que l'assiette de la CSG et de la CRDS inclut les cotisations sociales : on paie des charges sur des charges !

MAIS c'est pour nous aligner sur les salariés, qui paient la CSG sur le salaire brut. Et puis c'est la même chose avec la TVA sur la TICPE (taxe sur l'essence), dont personne ne conteste le principe.




La Carpimko est plus juste parce que chaque cotisation attribue des droits. Et plus on cotise, plus on a de droits. A l'Urssaf, on peut payer des allocations familiales sans avoir droit à quoi que ce soit. Et pourquoi paie-t-on son URPS plus cher parce qu'on travaille plus ? Est-on averti de ses actions indispensables avant les autres ? Tout ça est révoltant.

MAIS l'Urssaf a une politique redistributive (avec cet adjectif magique vous faites immédiatement passer les récalcitrants pour de sombres égoïstes). Fermez le ban.

Voilà pour ces quelques réflexions sur l'Urssaf et la Carpimko, assorties de réponses de Normand. En même temps c'est cohérent, venant d'un pur Normand.




Chacun a son opinion sur ces deux organismes. Certains considèrent qu'il faudrait aggraver la pression sur les autres pour alléger la leur. 

D'autres trouvent que tout est normal et que ce système, bien que perfectible, est foncièrement juste parce qu'issu des conceptions du Conseil national de la Résistance. C'est l'opinion mainstream. Le CNR, c'est un peu comme la Justice. On n'a pas le droit de contester ses décisions.

Et puis il y en a encore d'autres qui voudraient plus de liberté et de concurrence (si possible européenne), avec une mise à plat complète du système qui date d'une époque où le pays n'avait rien à voir avec ce qu'il est devenu, 80 ans plus tard. Au moins en ce qui concerne les travailleurs indépendants. Des gens libres et responsables d'eux-mêmes. Pourquoi voudrions-nous rapprocher toujours davantage notre système social de celui des salariés ? 

Comme dit Freddie :



Dans la seconde partie, j'inclurai l'impôt sur le revenu et la défiscalisation dans l'équation. Il nous faut une vue d'ensemble du système, pour prendre les meilleures décisions.

lundi 26 juin 2023

AMO à 2,60 € : comme la Manche à 20°C


La FNO et l'UNCAM ont signé leur 20ème avenant à la convention des orthophonistes libéraux. Vous trouverez le texte officiel ici :

https://www.fno.fr/wp-content/uploads/2023/06/scan20230622151913.pdf 

La mesure phare est bien entendu le passage de l'AMO à 2,60 €, et même 2,72 dans les départements d'Outre-Mer.

Une augmentation de l'AMO, c'est comme une baignade dans une eau à 20°C sur la Côte d'Albâtre : quelque chose qu'on espère avec ardeur, mais qu'on ne voit quasiment jamais.

Alors oui, +4% sur notre lettre-clé, un an seulement après le saupoudrage de l'avenant 19, c'est une divine surprise. Vous pouvez voir ou revoir la vidéo short de Mme Degiovani :

Passé le moment d'émotion, on a vite vu fuser les commentaires. Examinons le verre à moitié vide, le verre à moitié plein, puis les questions que tout ceci soulève.

Le verre à moitié vide

L'AMO avait déjà pris 4% en 2012. Depuis lors, l'inflation a été de 13 % et nous devrions en être à 2,84 € d'après l'Insee :



Plus amusant encore, revenons à la première année de décrochage de l'AMO, 1983 :

Bien entendu, cela n'inclut pas les petites hausses de cotations et les mini-forfaits. J'ai tenté d'approcher la vérité de notre décrochage dans cet article :

https://orthogestion.blogspot.com/2021/10/pouvoir-dachat-des-orthophonistes-ou-en.html

En fait, le plus piteux, c'est le fait que nous soyons heureux d'obtenir 4% quand l'inflation est à 6, tout en sachant qu'on n'obtiendra probablement rien avant la vraie négociation conventionnelle de 2027. On voit à quel point nous avons intégré le décrochage dans notre identité professionnelle, pendant que le pouvoir d'achat global des Français progressait (source : Insee).

Allons, l'heure n'est pas à la déprime, passons au verre à moitié plein !

Mettons-nous dans la peau d'une jeune orthophoniste qui savoure déjà la beauté de l'exercice libéral :

  • 1er train de hausses de l'avenant 19 en 2022
  • 2ème train le 1er juillet 2023
  • Avenant 20 en janvier 2024 alors qu'on pensait que plus rien ne se passerait pendant 5 ans.
  • Aucune contrepartie ! Pas besoin de dormir dans les locaux de la CPTS un week-end sur deux, ni de se promener avec un T-shirt "I love my CPAM".

Il y a de quoi s'inscrire à la "team ravies de la crèche", comme on peut le lire chez les Paramedicools :


Retour à l'hiver 2024 : ça fera combien ?

Si on prend la recette brute moyenne des orthophonistes avant le covid, ça donnera ceci (source : AGAO) :
57 259 x 2,60 / 2,50 = 59 549 €
Gain : 2 290 €
Arrondissons à 2000, parce que dans cette recette il n'y a pas que de l'AMO : il y a les petits forfaits, et peut-être aussi des indemnités de déplacements.

Calculons le net, maintenant. Je vous ai expliqué récemment que le revenu moyen des orthophonistes aboutissait généralement à un taux marginal de 53% quand on cumulait l'impôt sur le revenu, l'Urssaf et la Carpimko.
2000 - 53 % = 940 €, soit 78 € nets par mois.

Les questions


 
Cette hausse inattendue a vraiment un côté étrange :

  • Pourquoi diable l'Etat (dont la sécu n'est plus qu'une annexe) nous accorde-t-il ce qu'il nous refusait depuis tout ce temps ? On ne voit pas le gain politique, à quatre ans des élections.
  • Pourquoi avons-nous obtenu plus que les autres auxiliaires médicaux ? On ne va pas s'en plaindre, mais il est toujours intéressant de comprendre.
  • La mobilisation des syndicats a-t-elle vraiment été un élément déclencheur, ou est-ce une décision purement politique liée à une crainte de voir les paramédicaux fuir face à l'inflation ?
  • Mme Degiovani présente ses nouveaux dossiers prioritaires. On sent que l'AMO est à nouveau gelé pour un bout de temps, puisqu'il n'y figure pas. Mais la FNO a-t-elle d'ores et déjà grillé ses cartouches pour 2027 ?
  • La réapparition de tarifs avec des centimes va-t-elle pousser massivement les orthophonistes vers le tiers-payant total ?

Certaines questions resteront probablement sans réponse, au moins pour les orthophonistes de base comme votre serviteur.

Alors savourons. 

Tout ce qui dépasse zéro est une bonne nouvelle, surtout quand il ne faut pas renoncer à une liberté !