"Je n’y comprends rien comme d’habitude, à part que je vais payer plus."
Cette phrase d'une collègue m'a marqué
cette semaine. Elle évoquait son avis de Carpimko. Alors je me suis dit
que j'allais faire un tuto pour traduire cet avis en français courant.
Merci à la collègue qui m'a confié son avis 2024 : je n'ai pas le mien
parce que je pense remplir ma déclaration ce soir.
Vous pouvez stocker ce tuto pour l'an prochain. Et si vous comprenez
déjà tout à votre avis de Carpimko, vous pouvez passer sans hésiter à la
section suivante de ce mail.
Commençons par une vue d'ensemble :
On voit qu'il y a 4 régimes :
Régime
de base : 2 cotisations en haut, 2 cotisations plus bas parce que c'est
le seul régime qui pratique des acomptes (ce qu'ils appellent "régime
de base provisionnel) et des régularisations, comme à l'Urssaf et avec
l'impôt sur le revenu.
Régime complémentaire : 2 cotisations.
Avantage social vieillesse : idem
Régime invalidité décès : 1 seule cotisation, qui a pris +19 % sans coup férir cette année.
Donc 4 régimes, 7 cotisations, 16 lignes.
Trop tard, je continue.
C'est parti pour le "ligne par ligne", ou au moins "paragraphe par paragraphe" :
Ici la Carpimko estime que la collègue
va gagner 40 964 € cette année (bénéfice + assurances Madelin + PER),
comme l'an dernier. Le régime de base va lui prendre
8,23 % + 1,87 % de ce revenu, donc 3 371 + 766 €.
Rien à voir avec le régime de base, mais ça
fait mal quand même. Pour ce régime, la Carpimko annonce d'abord
qu'elle prend 2 176 € à la collègue. C'est le même prix pour tous.
Ensuite elle prend 3 % de tout ce qui dépasse 25 246 € dans le revenu
2023.
Pour la collègue : (40964 - 25246) x 3 % = 471 €.
Là c'est moins cher. Ce régime est réservé aux revenus conventionnés
parce que la sécu y cotise plus que nous. Mais les montants sont si bas
que ça aboutit à des clopinettes à 67 ans, contrairement à ce qui se
passe à la CARMF pour nos seigneurs et maîtres les médecins. Facture :
219 € pour tous, puis 0,16 % du revenu de 2022 (44 €).
Simple, basique : 1 022 € pour tous. Le cap des 1000 € a été irrémédiablement franchi cette année avec la hausse de 19 %.
On pourrait s'arrêter là. Mais ce serait trop simple, on risquerait
d'avoir compris ! En fait les histoires d'acomptes et de régularisation
viennent compliquer les choses.
Cette partie n'a rien à voir avec les autres. Elle mériterait d'être
encadrée, imprimée en vers, entourée d'espaces, enfin à part. Mais là
aussi, ce serait trop facile à lire. Allez je vous mets la suite en
rouge. Ces 5 lignes concernent le régime de base de
l'an dernier. Maintenant que la Carpimko connaît le revenu de la
collègue, elle constate qu'en fait il manquait 881 €. Elle a plus
travaillé en 2023 qu'en 2022, donc on vient lui rechercher 10,1 % du
surplus
(8,23 % + 1,87 %).
Ici on additionne le total de 2024 (calculé plus haut) avec la régularisation 2023 :
8069 + 881 = 8 950 €. Il manque "s'il vous plaît".
Ici, on rappelle à la collègue qu'elle a déjà payé 3 275 € depuis
janvier 2024. Donc elle doit encore 8 950 - 3 275 = 5 675 €, qui vont
être étalés jusqu'en novembre sur l'échéancier du haut de la page 2.
Ensuite on lui annonce l'échéancier de 2025 qui sera forcément faux :
la Carpimko aggravera son barème en janvier ;
la collègue ne gagne pas exactement la même chose tous les ans.
Et puis la Carpimko finit en menaçant
notre collègue : pénalité si elle paie par chèque, autres pénalités si
elle règle en retard. Là on est loin du pays des Bisounours solidaires
et bienveillants. Cependant, on ne la menace pas de lui envoyer les
huissiers au cas où elle chercherait à résilier (c'est juste évident :
on est en France).
Voilà. J'espère ne pas vous avoir endormi(e). Sinon je vous envoie Minouche.
Je ne vous dirai pas "en fait c'est
simple, vous voyez bien". Ce système est le résultat de strates qui sont
venues s'ajouter les unes aux autres entre la fin de la guerre et les
années 80. Puis chaque chaque décennie a vu au moins une réforme de
telle ou telle strate. Aujourd'hui, la Carpimko n'a plus rien à voir
avec ce qu'elle était quand elle m'a embrigadé (en 1992).
On se retrouve avec une usine à gaz, comme à l'Urssaf et avec l'impôt
sur le revenu. Je n'ai pas mis mon nez là-dedans par masochisme, mais
dans l'état d'esprit de celui qui attaque un Sudoku. A la base je
voulais comprendre pour coder mon appli Carpimko pour iPhone et Android
(qui n'est plus mise à jour parce que des simulateurs officiels
existent).
Pourquoi s'embêter avec ça ?
Question judicieuse, je me remercie de l'avoir posée (quel melon hein) :
après tout, il faut payer, on n'a aucun levier contre ça. Alors
pourquoi dépenser de l'énergie mentale pour chercher à comprendre ?
Déjà, je détesterais qu'on me prenne l'équivalent d'une Dacia Sandero par an sans que je sache pourquoi.
Je veux bien offrir cette merveilleuse voiture roumaine à nos anciens,
mais en comprenant la mécanique, ne serait-ce que pour savoir combien on
va me ponctionner si je travaille plus ou si je réduis mon activité.
Pour bien piloter sa barque, il faut aussi savoir à quel moment tombera
la sanction si on décide de soigner plus de gens ou de fabriquer des
revenus pro annexes. Comme on l'a vu, les quatre régimes ne se
comportent pas de la même manière sur ce plan. Le plus dangereux est le
régime de base, piloté par la Cnavpl dont la Carpimko est membre. Notez
en passant que c'est ce régime qui finance les vieux notaires, entre
autres métiers à la pyramide des âges dégradée.
Restent trois questions :
Est-ce que ça augmentera même si je gagne exactement la même chose que l'an dernier ? 👉
Oui, parce que les cotisations indépendantes des revenus augmentent
chaque année de manière démentielle et parce qu'une grosse du régime
complémentaire a été annoncée. Il faut bien financer les nouvelles
dépenses que la Carpimko a mises en place cette année.
Faut-il faire confiance aux camarades syndicalistes qui cogèrent la Carpimko ? 👉
Oui, si on a les mêmes opinions pro-retraite par répartition qu'elles.
Pour les connaître, je vous renvoie à la newsletter de jeudi dernier.
Que peut-on faire si on n'a pas les mêmes opinions qu'elles ?
👉 Pas grand-chose : on ne peut pas faire changer d'avis des militants.
S'ils militent, c'est parce qu'ils sont sûrs d'être dans la vrai. Et
quand en plus il y ajoutent des arguments moralisateurs, vous savez que
c'est fichu d'avance. S'ajoute à cela le rôle des autorités de tutelles
qui pensent la même chose.
Il ne nous reste que la compréhension
du système, le droit de vote et l'auto-assurance. La Carpimko ne rafle
pas encore toutes nos capacités d'épargne, même si elle tend à le faire.
La réforme Delevoye, qui allait transformer les caisses de retraite des
indépendants en Gargantua, est morte du Covid. C'était tout ce qu'elle
méritait.
On peut donc encore forger un second pilier, comme disent les Suisses.
C'est pour ça que je parle inlassablement du vaste éventail de solutions
(immo, prévoyance, livrets, assurance vie, PEA, défiscalisation...)
depuis l'ouverture de mon blog en 2008. Il faut aussi comprendre ce
système-là quand on se défie du système des collègues bienveillantes qui
veulent faire notre bien à notre place. Mais qui font surtout le bien
des retraités actuels qui ont moins cotisé que nous.
"Ce jour où je me suis senti riche", c'est le titre un peu provocateur d'une série de l'été dans les Echos. C'était en 2020, entre deux confinements. Le journal a tracé plusieurs portraits dont celui de Maëlle, une étudiante en orthophonie qui travaillait chez McDonald's. Elle est probablement diplômée à présent. Elle peut être fière de ce qu'elle a accompli en toute indépendance.
Magie des réseaux sociaux : cet article des Echos aura attendu trois ans avant d'être relayé sur le groupe Facebook des Clés de la Réussite. Le passage qui a le plus fait réagir les collègues a été celui où Maëlle disait qu'elle espérait gagner 3 500 € par mois à 35 ans.
De plus en plus de collègues pensent que c'est impossible. Elles craignent d'être cantonnées autour du revenu médian français (2187 € d'après ce site) malgré leur bac +5.
Cet article vous est dédié si vous le croyez aussi. Je vais vous montrer que non seulement Maëlle avait raison, mais qu'elle peut largement aller au-delà si elle le souhaite, sans travailler comme une bagnarde. L'orthophonie libérale n'est pas encore une voie de garage.
Ne nous leurrons pas : il y a de quoi déprimer à l'heure actuelle.
Quelques motifs, pris au hasard :
Le groupe des reconversions fourmille de messages de collègues qui ne se reconnaissent plus dans le métier tel qu'il est. On y voit aussi souvent des posts d'ex-collègues qui disent à quel point elles sont heureuses à présent.
La FNO s'est sentie contrainte de signer deux accords sans hausse de l'AMO : les avenants 16 et 19. En même temps, quel matamore peut prétendre qu'il aurait obtenu autre chose ?
Les caisses ne négocient qu'une fois tous les cinq ans sans qu'on sache pourquoi.
L'inflation a fait son grand retour depuis la fin de 2021. Ma formation sur le sujet, 117 antidotes contre l'inflation, a d'ailleurs été prise par 214 collègues. Ca montre une inquiétude légitime. Nous sommes pris en étau.
Le forfait FAMI (la prime à la télétransmission) a du plomb dans l'aile : les caisses l'utilisent pour nous forcer à entrer dans une CPTS ou une maison de santé. Et pourtant, le compérage reste interdit. Allez comprendre...
La Carpimko n'arrête pas d'augmenter ses ponctions, comme si nous pouvions les répercuter sur nos tarifs.
L'UNAPL, un regroupement de syndicats de professions libérales dont la FNO est membre, a revendiqué et obtenu l'instauration de notre 14ème charge sociale. Je n'en reviens toujours pas. Elle a beau jeu, à présent, d'alerter le gouvernement sur les effets de l'inflation...
Le gouvernement nous prend pour de dangereux criminels récidivistes, avec son extrapolation des indus et la suppression de la participation des caisses à nos charges sociales en cas de fraude qu'il considère comme avérée. Le président Sarkozy avait supprimé la double peine, mais on la réinstaure pour les professionnels de santé.
Notre nomenclature devient une usine à gaz, même si elle n'a pas encore atteint le niveau de complexité tragi-comique de celle des infirmiers.
Les AGA, même devenues facultatives, prétendent examiner notre "sincérité" et notre "conformité". Personne ne s'offusque de cette terminologie.
On nous a créé des normes sur nos comptes rendus, sur nos locaux (ex : le fameux WC-hall de gare), puis sur nos échanges informatiques. Du coup, je suis revenu au compte rendu sur papier. La norme étatique, c'est une passion française bien-pensante et sclérosante. Ces deux qualificatifs vont souvent de pair, d'ailleurs.
Ok, tout cela ressemble à une pente savonneuse. Tout se passe comme si les pouvoirs publics profitaient de notre amour du métier pour faire de nous les paramédicaux les plus rentables d'Europe, tout en nous assaillant de tracasseries bureaucratiques.
Et pourtant, nous avons tous eu un jour où nous nous sommes sentis riches, comme disent les Echos.
Le mien fut le 2 novembre 1992. L'année des derniers JO en France. J'avoue que ça remonte un peu.
Ce matin-là, je montai dans ma fidèle Lada Samara. Je ne me rendis pas à Albertville mais à Bolbec, une charmante cité normande. J'avais 22 ans et je m'apprêtais à mettre mes pieds dans les pantoufles de la titulaire que j'allais remplacer pendant cinq mois (avant d'aller apprendre à tuer mes semblables pendant dix mois pour la gloire de la France).
Après six ans d'études dont quatre en orthophonie, je découvris l'opulence en une matinée : en deux séances, j'avais déjà gagné de quoi faire le plein de la Lada !
J'ai ensuite accumulé de quoi vivre confortablement pendant le service militaire. Puis à mon retour, j'ai rapidement eu de quoi acheter une longère normande avec 7000 m2 de terrain. Elle valait le prix actuel d'une Peugeot 408 : 45 000 €.
A l'époque, l'AMO commençait déjà à devenir anémique puisqu'il ne suivait plus l'inflation depuis 1983. Mais cela ne se sentait pas encore trop.
Bien sûr, les frères Rap'tout (Urssaf, Carpimko et fisc) m'ont rapidement repéré. Mais la Carpimko ne connaissait pas encore les petits soucis d'hormone de satiété qui sont devenus les siens par la suite.Quant à la CSG, elle prenait 1,1 % de mon revenu, et non 9,7 comme aujourd'hui. En contrepartie, d'autres cotisations de l'Urssaf, notamment les allocations familiales et l'assurance maladie, étaient plus élevées qu'aujourd'hui.
Retour en 2023
Aujourd'hui encore, quand on passe subitement du budget d'un étudiant à celui d'un orthophoniste libéral, il y a de quoi avoir le vertige et d'en être reconnaissant envers le pays qui rend ça possible ; d'autant qu'on ne subit pas les frais d'un kiné ou d'un dentiste.
Aujourd'hui, on ressent aussi toujours autant les bienfaits de l'exercice libéral :
La sécu n'est pas un supérieur hiérarchique dictatorial.
On travaille comme on veut et quand on veut.
Nous avons une vie, contrairement à beaucoup de cadres. Nous pouvons laisser le travail au cabinet.
Nous restons des auxiliaires médicaux, mais les médecins nous font généralement confiance.
Il y a aussi des choses qui ont évolué dans le bon sens :
On n'a plus besoin d'écrire au médecin toutes les 20 séances, alors que c'était le cas quand j'ai commencé.
La comptabilité est quasiment devenue une formalité depuis qu'on peut importer ses relevés de banque dans un logiciel comme Orthomax et générer les écritures. Il y a même des sites payants comme Indy pour aller encore plus loin dans l'automatisation.
Les réseaux sociaux font qu'on n'est plus seul devant le moindre problème clinique ou administratif.
Le matériel gratuit est devenu pléthorique en deux temps : d'abord quand Bill a ouvert Pontt, puis avec le confinement et la légalisation de la téléorthophonie.
La liste d'attente peut être mise à distance grâce à des sites peu onéreux.
Nous avons même échappé au pire.
Bien sûr, le pire aurait été un déconventionnement partiel ou total de nos soins. Mais même sans aller jusque là, nous avons échappé aux quotas qui étaient dans l'air à la fin des années 90. Les caisses auraient aimé plafonner nos recettes pour réduire leurs déficits.
Finalement, nous avons eu le suivi individuel (voir cet article où j'en ai parlé), avec des critères suffisamment bien tournés pour que ça ne ressemble pas à des quotas. Cette quasi-victoire reste le principal fait d'armes de nos syndicats depuis quarante ans.
Plus que tout, il faut rassurer les jeunes sur les revenus.
Bien sûr, une heure de travail ne suffit plus à faire son plein.
Surtout comme ça...
Mais le revenu moyen des orthophonistes libéraux était de 2770 € avant la pandémie (source : AGAO). Après le trou d'air de 2020 et 2021, il y a des chances pour que les statistiques de 2022 montrent un certain retour à la normale.
Mieux : l'AGAO nous répartit toujours en quatre tranche de revenus. La tranche haute se situe à 4 569 € en moyenne !
Il est donc clair que vous pouvez atteindre 5 000 € si vous êtes orthophoniste
Et cela, dès le début de votre carrière puisqu'il n'y a aucune prime à l'ancienneté !
Un rapide calcul le confirme :
L'AGAO nous dit que la tranche 4 n'a que 37,8 % de dépenses pro : plus on travaille, moins les charges fixes pèsent sur le revenu. 5000 € de revenu mensuel équivalent donc à une recette de 96 463 € par an.
Cette recette correspond à 2144 € par semaine, si on travaille 45 semaines par an (5 semaines de congés + les jours fériés).
2144 € = 66 AMO 13, la cotation moyenne que montrent la plupart des relevés individuels d'activité.
On peut donc atteindre 5000 € de bénéfice mensuel en effectuant 66 actes par semaine ouvrée. Et si on descend à un AMO 12 moyen, il faut 71 actes.
Tout cela reste excellent pour un bac +5 dans la France d'aujourd'hui. En tout cas, c'est nettement mieux que dans beaucoup d'autres professions qui subissent en plus un lien de subordination !
Bien entendu, pour atteindre ces 66 ou 71 actes, il faut avoir des semaines plus laborieuses qui compensent les semaines de basses eaux ; surtout si on reçoit une majorité d'enfants.
Mais l'essentiel est là : non seulement les 3 500 € de Maëlle sont réalistes, mais en plus on peut aller nettement plus loin si le cœur nous en dit. J'ai raisonné sur 5000, mais ce n'est qu'un seuil symbolique.
C'est en tout cas un revenu très enviable à l'heure actuelle dans ce pays. On ne peut pas parler de richesse. Mais c'est un revenu qui permet d'aller chez Aldi sans stress. Voire même chez Carrefour, soyons fous !
Bien sûr, il y a ensuite la question de l'impôt sur le revenu. Mais quand on travaille plus, il en reste toujours plus. Et puis on peut défiscaliser.
J'en ai souvent parlé ici et dans mes formations.
Petit disclaimer pour conclure
Loin de moi l'idée de chercher à stigmatiser les collègues qui ont trouvé les 3500 € de Maëlle irréalistes ; et encore moins la volonté de pousser les jeunes vers le burn-out. Nous n'avons pas tous les mêmes obligations familiales, la même capacité à rester sur une chaise, les mêmes frais pro et perso, les mêmes loisirs, les mêmes envies.
Mais la beauté de l'exercice libéral, c'est le choix. Et pour l'instant, ce choix, nous l'avons encore !
Surtout, si vous êtes étudiante ou jeune orthophoniste, ne croyez pas que vous avez passé cinq années chargées pour vivoter de plus en plus difficilement pendant les 43 ans qui suivront. Il est possible que ça arrive. Mais votre destin n'est pas écrit.
Vous pouvez vivre correctement en travaillant 4 jours par semaine, en
terminant à 18h et en prenant 8 ou 10 semaines de congés par an. Mais vous
pouvez aussi vivre TRES correctement si vous le voulez. Ca reste un métier royal, surtout hors des grandes villes (le fameux archipel français).
Bien sûr, la nature humaine étant ce qu'elle est, nous sommes plus enclins à parler du gel de l'AMO et de tout ce qui nous afflige, plutôt que des 5000 €. Mais en fait l'essentiel reste préservé, et de récents témoignages sereins du groupe des Clés le prouvent : tout reste ouvert devant vous !
Beaucoup de jeunes Français pensent qu'ils n'auront pas de retraite. La plupart de nos stagiaires en sont persuadées, ou voient ça de très loin. Pour elles, c'est surtout un privilège que l'on accorde aux générations nées jusqu'aux années 50. Et ensuite, tout partira en capilotade. Corollaire : elles finiront comme les fringants commerçants et artisans d'âge canonique mais encore actifs, dont raffole le JT de 13h de TF1. Le tout sera de conserver la santé jusque là. J'espère qu'elles mangent bio.
Avantage de cette idée, qui est peut-être la vôtre : paradoxalement, c'est un soulagement. Inutile de s'inquiéter pour les régimes de retraite. Partons du principe que nous payons juste pour les retraités actuels et que nous sortirons du cabinet les deux pieds devant. D'ici là, nous aurons travaillé de plus en plus pour compenser le gel de nos lettres-clés, avec des prises en charge de plus en plus lourdes qui auront absorbé notre élan vital, séance après séance. Version un peu plus joyeuse : nous trouverons une autre activité moins usante, qui nous permettra de durer. Le groupe Facebook "Orthophonie et reconversions" nous fournit déjà des pistes.
Évidemment, ce n'est pas le discours de ceux qui nous dirigent : ils disent qu'ils agissent pour pérenniser le modèle social généreux et solidaire que nous a légué le Conseil national de la Résistance, totem incontournable.
Alors qui a raison ? Pouvons-nous faire confiance à la CARPIMKO, qui se présente comme une institution sérieuse ? Si non, devons-nous travailler davantage pour épargner, afin de créer des revenus complémentaires ? Est-ce que le jeu en vaut la chandelle, au moins ? Comment mettre en place une retraite par capitalisation ? Faut-il s'en méfier ?
Je réfléchis à ces questions depuis mon installation en 1994, quand la glorieuse Armée française m'a rendu ma liberté. Voici donc l'état actuel de mes réflexions d'orthophoniste lambda, qui ont évolué au fil du temps. Dans ce premier article, j'analyserai le problème. Dans le suivant, je vous exposerai les solutions.
Commençons par la question de base qui ressemble aux "sondages" amusants du 12.45 de M6 (oui, j'ai une dent contre les JT français) :
La CARPIMKO est-elle un organisme digne de confiance ?
Je ne vous apprends rien : cette assurance obligatoire (et fière de l'être) vous ponctionne des sommes importantes. Il faut donc s'y intéresser, même si ce n'est pas votre grande passion. Vous avez sûrement remarqué que ses avis de prélèvements peuvent occasionner un sacré coup au moral. C'est aussi cette caisse qui vous assure l'hilarité, la pitié ou la commisération de vos interlocuteurs quand vous dites que vous avez 90 jours de carence en cas de maladie !
Mais revenons à la retraite, et tentons de comprendre comment la CARPIMKO fonctionne. Rassurez-vous, je vais faire court.
La Caisse Autonome de Retraite et de Prévoyance des Infirmiers, Masseurs Kinésithérapeutes, pédicures-podologues, Orthophonistes et orthoptistes a été créée en 1948 (source : Wikipedia). Elle existait donc avant la reconnaissance officielle de certains métiers, dont l'orthophonie.
Au départ, elle ne comportait qu'un régime de retraite : le régime de base. Il est maintenant géré par la CNAVPL, qui s'occupe des vieux jours de la plupart des professions libérales. La CARPIMKO n'est que le percepteur, à présent. Ce régime fonctionne comme l'URSSAF, avec des cotisations provisionnelles et des régularisations l'année suivante. C'est donc lui qui peut faire exploser les cotisations en fin d'année. Notons qu'il surtaxe les bas revenus : il prend 10,1 % de vos 39 228 premiers euros, mais seulement 1,87 % de ce qui dépasse (avec un plafond à 196 140 €). Malheureusement, la frontière entre ces deux taux monte tous les ans. Elle suit l'évolution de l'AMO du plafond de la sécurité sociale.
En 1955, une seconde couche de protection a été ajoutée : le régime complémentaire. Celui-ci reste directement géré par la CARPIMKO. Il comporte une cotisation forfaitaire qui augmente de manière sidérante chaque année. Actuellement, elle est à 1536 € par an. Il vous prend aussi 3 % de tout ce qui dépasse 25246 €, avec un plafond à 166 046 €.
Vous aurez remarqué que les plafonds sont idéalement situés : ils sont hors d'atteinte pour l'écrasante majorité des paramédicaux !
Enfin, en 1962, le régime des praticiens conventionnés a été créé. On l'appelle aussi "avantage social vieillesse" (ASV) parce que la sécurité sociale participe fortement à nos cotisations. Oui, nous avons des avantages sociaux ! Ce régime commence par vous prendre 192 € forfaitaires par an. La sécu y ajoute 384 €. Vous versez aussi 0,16 % de votre bénéfice. L'assurance maladie abonde de 0,24 %.
Le principe de l'ASV ressemble un peu aux avantages que peuvent avoir les salariés avec les chèques vacances ou l'épargne salariale, quand leur patron ajoute un abondement bien agréable. Le problème, c'est qu'en 2008, ce régime a failli faire faillite. Une réforme a été mise en place dans l'urgence, divisant par deux la valeur du point et attribuant trois fois moins de points qu'avant, pour chaque euro cotisé. Le rendement a donc été divisé par six, comme ça, d'un coup.
Cette catastrophe de 2008 nous a prouvé qu'aucune confiance ne pouvait être accordée à la retraite par répartition. D'autant qu'elle ne lésait que les actifs : les points acquis avant 2008 sont restés à l'ancien montant de 2,60 €, contre 1,20 € en 2009. Les retraités n'ont donc pas vu baisser leur pension.
C'est d'ailleurs un principe général : la valeur des points des trois régimes augmente sans cesse, comme les cotisations, alors que les lettres clés des cotisants restent bloquées. Les actifs sont les vaches à lait inépuisables du système. Il y a deux ans, je vous montrais déjà (voir ici) que pour un revenu de 30 000 € annuels, la CARPIMKO vous prenait 5 465 €, alors qu'elle se serait contentée de 3 592 € en 1990, inflation incluse ! Ceci mérite bien le retour de notre jovial ami barbu :
La CARPIMKO, c'est mieux que l'intégrale de Gad Elmaleh.
Nous avons affaire à une caisse qui respecte les principes sacrés du CNR, comme il se doit. Elle se drape dans la solidarité intergénérationnelle pour prendre toujours davantage à ses cotisants. Vous pourriez donc me rétorquer que c'est un mal pour un bien et qu'il suffit d'attendre ses vieux jours pour passer du bon côté de la CARPIMKO. Cela nous amène à nous poser la question suivante :
Combien toucherons-nous ?
Malheureusement, on ne peut pas dire que la CARPIMKO assure une retraite dorée à nos aînés, malgré les conditions nettement meilleures qu'ils ont connues : la pension brute moyenne des anciens orthophonistes s'élève à 915 € par mois, soit 831 à 846 € nets selon le taux de CSG appliqué (source : le dernier bulletin de la caisse). Il faut dire que nos anciens n'ont cotisé en moyenne que 23,76 ans, au lieu des 43 exigés pour une retraite à taux plein.
Mais justement, qu'en est-il du taux plein ?
A l'heure actuelle, si vous avez un bénéfice de 30 000 €, la CARPIMKO vous promet 378 € de retraite annuelle nette (source : mon appli pour iPhone, basée sur les montants communiqués par la caisse). Sur 43 ans de carrière avec ce même revenu, cela fait 16 254 €, soit 1 355 € par mois en euros constants. Cette fois, nous parlons bien de taux plein !
Bien évidemment, même si vous vous maintenez à 30 000 €, vous toucherez moins que cela : le rendement de la CARPIMKO baisse mécaniquement chaque année.
Facteur aggravant : les réformes, qui sont en fait des détériorations, se succèdent à un rythme amusant. Quand elles ne touchent pas la caisse, elles s'attaquent à la CSG ou à la création de nouvelles taxes (ex : la CASA, qui soulage les retraités de 0,3 % de leur pension). Nous n'avons donc aucune visibilité, d'autant que le gouvernement souhaite une réforme d'ensemble du système français. Vous pouvez lui donner votre opinion sur ce site. Il faut savoir que le pays dépense 14 % de son PIB dans la retraite, contre 10 % en moyenne dans le reste de l'OCDE. En outre, les Français passent en moyenne 5 ans de plus en retraite que la moyenne. Nous allons donc vers un endettement massif, ou vers des réformes d'ampleur qui n'épargneront pas la CARPIMKO.
Au final, les 1 355 € restent une promesse qui n'engage que ceux qui y croient.
En fait, nous n'avons aucune idée de ce que nous toucherons, sauf si nous sommes en fin de carrière (et encore...). Nous savons juste combien nos anciens touchent actuellement avec nos cotisations. Nous connaissons aussi les sommes qui partent vers les autres retraités français, au titre de la compensation entre les caisses. Je vois mal quel avantage indu nous devons "compenser", mais c'est comme ça depuis 1974. Les professions jeunes renflouent celles qui comportent plus de retraités.
La retraite par capitalisation est-elle une solution ?
En France, nous n'avons pas de fonds de pension à l'anglo-saxonne, parce que c'est le mal incarné, comme chacun sait. Les débats sur ce sujet ont été houleux dans les années 90. Plus personne n'ose en parler.
Mais au fil des décennies, les Français ont bien vu la dégradation de la retraite obligatoire. Ils ont pris peur et ont épargné massivement, dès qu'ils le pouvaient. L'assurance vie est devenue leur placement de long terme préféré, à côté de l'immobilier. En tant qu'indépendants, nous avons aussi accès aux contrats Madelin, véritables produits tunnels dont nous ne pouvons sortir qu'en rente. Il existe aussi les PERP, créés sur un principe similaire pour l'ensemble de la population. Tout cela va être remanié par la loi Pacte, qui arrive au Parlement.
Je détaillerai les différentes pistes d'épargne à long terme dans mon prochain article. Mais les plus pessimistes d'entre vous voient déjà la faille de tous ces dispositifs : pour qu'ils améliorent significativement notre future retraite, ils doivent comporter une part de risque. Et donc, on ne peut pas non plus leur accorder une confiance aveugle pour nos vieux jours. Les krachs boursiers, obligataires et immobiliers ne sont pas rares.
Rappelons aussi que pour dégager 1 000 € de rendement par mois, un placement peu risqué à 2 % doit avoir capitalisé 600 000 €. Autant dire que pour la plupart d'entre nous, cela reste inaccessible.
Alors sommes-nous condamnés à travailler jusqu'à ce que mort s'ensuive ?
On pourrait le penser, puisque la retraite par répartition n'est pas fiable et que la capitalisation l'est encore moins. Malgré tout, si nous n'avons aucun pouvoir sur l'évolution de la CARPIMKO, nous pouvons décider de travailler suffisamment pour épargner, en nous fixant des objectifs et en utilisant des effets de levier. L'Etat nous y incite lui-même, en proposant une pléthore de niches fiscales visant à flécher notre effort vers les domaines qui l'intéressent (ex : le cinéma, les entreprises innovantes, l'Outre-Mer, les PME, l'immobilier locatif dans les zones à forte demande, etc.).
La CARPIMKO n'est finalement qu'un petit socle sur lequel nous pouvons bâtir à notre guise. Quand notre caisse de retraite préférée achète des actions, elle ne nous demande pas notre avis. Son patrimoine est constitué à 40 % d'actions et à 45 % d'obligations, que vous le vouliez ou nous. Mais sur la partie capitalisation, nous sommes libres. C'est un privilège que nous avons, par rapport aux salariés : nous pouvons décider de travailler suffisamment pour dégager une capacité d'épargne, puis la répartir à notre guise. Cela peut s'avérer passionnant. Et surtout, cela augmente nos chances de pouvoir arrêter de travailler, le jour où nous en aurons assez.
Ce sera l'objet du prochain article : quel éventail avons-nous à notre disposition ? Comment défricher son propre chemin dans cette jungle ? Comment s'y prendre pour sortir des placements sans risque et sans rendement, même quand on n'y connaît rien ? Comment éviter de se mettre à la merci de locataires indélicats mais protégés par la loi ? Il existe des solutions à l'ensemble de ces questions.
Une question revient inlassablement sur les forums et les groupes Facebook orthophoniques : combien de séances faites-vous ? Vous l'avez sûrement lue plusieurs fois. Il arrive qu'elle émane d'une banque qui exige un prévisionnel, mais pas toujours.
Elle est souvent prolongée :
Combien de séances pour que le cabinet soit viable ?
Combien de séances maxi, avant que les impôts prennent tout le surplus ?
Combien de séances avant de risquer un burn out ?
Les réponses des collègues sont généralement nombreuses : ce thème nous préoccupe tous dès notre installation, voire avant ! Bon, un peu moins après le départ en retraite, je vous l'accorde.
Il faut dire que c'est une interrogation cruciale : puisque nous avons une durée de séance minimale imposée par la sécu, le nombre d'actes conditionne directement notre temps de travail et notre recette. Nous ne pouvons pas recevoir plus de gens en passant nos séances à 20 minutes. Pourtant, 30 minutes de rééducation du sigmatisme interdental, c'est parfois long... Mais bon, dura lex sed lex.
La plupart des réponses à cette question "combien" oscillent entre 40 et 65 actes par semaine (dont 2,9 % de bilans, cf l'Orthophoniste n°380 p.9). Pourtant, libéral = liberté. On pourrait donc s'attendre à des chiffres plus éparpillés, allant par exemple de 20 à 120. Après tout, 120, ce sont seulement 6 journées de 20 rendez-vous !
Chacun fait ce qui lui plaît. Nous avons la chance énorme de pouvoir travailler autant que nous le voulons. Nous pouvons ajuster notre vie professionnelle en fonction de nos impératifs privés, ou tout simplement de nos envies. La demande de soins le permet quasiment partout en France. La vie est belle, non ?
Mais justement, devons-nous travailler en fonction de la demande ?
Retour en 1972, l'année où notre cabinet a été fondé. Les médecins et les enseignants connaissent mal l'orthophonie. Le métier émerge. Notre fondateur bien-aimé doit faire savoir pourquoi certains patients pourraient avoir besoin de lui. Il doit aussi faire ses preuves.
Assez rapidement, il y parvient et la demande augmente. Il bilante le samedi et rééduque dans la semaine avec des horaires assez sympathiques. Il faut dire que l'AMO n'a pas encore décroché de l'inflation. Le cabinet rayonne sur un demi-cercle de 25 kilomètres de rayon. L'autre demi-cercle se trouve dans la mer, mais la rééducation du hareng et du goéland ne figurent pas dans la nomenclature...
Dès 1980, notre Grand Sachem ne sait plus où donner de la tête. Il recrute une première associée. A deux, ils font face à la demande pendant plusieurs nouvelles années. Mais le même problème se pose à nouveau au début des années 90. Le cabinet passe à trois, puis quatre, cinq et maintenant six orthophonistes. Plus aucun bureau n'est libre (j'en profite pour signaler 2 départs en retraite en 2019, contactez-moi, A L'AIDE !).
Et pourtant, la situation a complètement dégénéré. Nous ne faisons plus face à la demande. Nous avons instauré une liste d'attente, comme un peu partout. Nous devons sans cesse établir un tri désagréable entre les soins urgents et les autres. Le délai habituel a dépassé une année. Par endroits, des collègues parlent de deux ans ! A quoi bon tenir une liste d'attente dans ces conditions... D'ailleurs, vous êtes nombreux à y avoir renoncé.
Il est donc clair que nous ne pouvons pas travailler en fonction de la demande, malheureusement.
Quand bien même nous le voudrions, et même en arrêtant de dormir, cela ne suffirait pas. Avantage pour nous : nos ressources sont infinies. C'est moins reluisant pour la population qui cotise pour être soignée. Mais nous, nous sommes vraiment libres quand nous choisissons notre temps de travail, en l'état actuel des choses.
Alors comment choisir son nombre d'actes, puisque nous sommes libres de le faire ?
C'est simple. Tout est dans Gradius.
J'ai tenté de devenir adroit sur Gradius entre 1986 et 1989. A présent, j'y joue sur la borne d'arcade du cabinet. Voilà un jeu que vous ne pouvez pas connaître si vous avez moins de 40 ans ; sauf si vous vous intéressez aux vieilleries qui ont amusé vos aînés. Vous dirigez un petit vaisseau blanc en territoire ennemi. Vous êtes le dernier espoir de l'Humanité, bien entendu. Vous devez éviter toutes sortes de vaisseaux et de projectiles, sans jamais toucher le sol ni le plafond.
Plus tard, je suis devenu orthophoniste libéral mais je suis resté un pilote de Gradius. Nous le sommes tous ! Les vaisseaux et les projectiles, ce sont toutes les difficultés du métier, liées aux patients ou aux contraintes réglementaires. Vous les connaissez. Le sol, c'est notre seuil de rentabilité. Le plafond : notre maximum possible. A nous de bien naviguer dans cet espace. Seule différence, qui met un sacré coup à l'ego : nous ne sommes pas le dernier espoir de l'Humanité. Tout le monde n'est pas Nicolas Hulot.
Cela dit, pour éviter de se crasher, il faut savoir où se trouvent le plafond et le sol.
Commençons par le sol : le seuil de rentabilité
Au moment de faire régler un parent, vous avez sûrement entendu un jour un enfant s'exclamer : "C'EST CHER !". Ah, comme nous aimerions empocher 100 % de notre recette ! Bien évidemment, c'est impossible. Nous avons des charges fixes, indépendantes de notre activité :
le loyer et les charges locatives
les assurances
EDF, eau, téléphone, internet (principalement des abonnements)
le chauffage
l'amortissement d'un éventuel véhicule, ainsi que la quote-part professionnelle de l'entretien et du carburant
l'amortissement des meubles
le matériel informatique
les cotisations forfaitaires de la CARPIMKO : 2 391 € cette année
celle de l'URSSAF : 197 € cette année, mais une centaine d'euros d'habitude
la cotisation foncière des entreprises, qui dépend de votre local et de son emplacement
les frais de tenue de compte bancaire
des abonnements à des logiciels (ex : Orthoscribe, LangageOral.com, Happy Neuron)
le logiciel de gestion de cabinet
l'association de gestion
l'entretien des locaux et du matériel
un éventuel comptable
un éventuel service de secrétariat.
Commencez par lister et chiffrer ces frais. Nous ne gagnons notre vie qu'après avoir encaissé l'équivalent de ce seuil. Dans certains endroits, une dizaine d'actes par semaine permet de l'atteindre. Pour déterminer votre propre seuil, vous pouvez prendre un AMO moyen à 12, donc 30 € par acte pratiqué. A moduler vers le haut si vous faites beaucoup de neuro, par exemple. A moduler vers le bas si vous vous passionnez pour le sigmatisme interdental et son merveilleux AMO 8.
Ensuite, vous allez payer des charges proportionnelles à votre activité :
la CSG
la CRDS
les allocations familiales si votre bénéfice dépasse 43 705 € (chiffre de cette année)
la cotisation aux URPS
les 4 cotisations proportionnelles de la CARPIMKO.
Je vous ai donné ici un moyen rapide de les calculer. La formule n'est pas la même pour tous. C'est comme avec le fisc : nous ne sommes pas tous logés à la même enseigne. Vous avez aussi mes applications iPhone et Android pour vous aider.
Vous connaissez maintenant votre seuil de rentabilité. Evidemment, vous allez travailler un peu plus que ça, pour pouvoir vous dégager un revenu. En France, ce sont les agriculteurs qui travaillent parfois pour rien, dans l'indifférence générale (c'est affreux). Pas les orthophonistes.
Dans bien des endroits du pays, le point d'équilibre permettant de commencer à vivre correctement se situe autour de 40 actes par semaine. Tout dépend aussi du nombre de semaines de congés que vous envisagez : à 5 semaines par an, 40 actes vous feront mieux vivre que si vous fermez 10 semaines.
Comment ajuster le tir, une fois qu'on dépasse le seuil ?
L'orthophonie est un métier passionnant. Il est de bon ton de le dire, mais nous sommes nombreux à le penser réellement. Elle présente un grand intérêt intellectuel. Nous travaillons sur l'humain, dans l'empathie et la bienveillance. Nous y trouvons la satisfaction d'aider les gens. Certains nous expriment leur reconnaissance de manière émouvante. Chaque jour, nous pouvons faire vivre les valeurs qui nous ont orientés vers cette profession.
Même si nous restons proches du seuil, nous ressentons toutes ces satisfactions. Cela suffit à beaucoup d'entre nous. L'orthophonie est un ascenseur rapide qui nous emmène directement au sommet de la pyramide de Maslow.
Que pourrions-nous vouloir de plus ? Eh bien... beaucoup de choses. D'abord, le bonheur au travail n'exclut pas des besoins et des envies personnels. On peut se prendre de passion pour des loisirs dispendieux. Nos enfants (ou nos parents) peuvent aussi générer des frais très importants. A nous de relever notre niveau d'activité pour les assumer. C'est aussi cela, la beauté du libéral.
Mais attention, il ne faudrait pas oublier un point capital qui doit nous inciter à relever notre nombre de séances : la faiblesse de notre protection sociale.
N'oubliez pas que :
la retraite moyenne d'un orthophoniste est de 831 € nets par mois (source : le dernier bulletin de CARPIMKO)
vous avez 90 jours de carence, pas 3 comme un salarié du privé ou 1 comme un fonctionnaire
après ces trois mois, les indemnités paient à peine les charges du cabinet, mais ne font pas vivre votre famille
Vous pouvez vivre avec ces risques, comme beaucoup de collègues. Surtout si vous avez un conjoint qui gagne bien sa vie. Mais vous pouvez aussi chercher à fabriquer votre auto-protection sociale.
Antoine Blanchemaison, un célèbre infopreneur, appelle cela "la cagnotte de la liberté". Il rappelle que sans épargner, les travailleurs indépendants sont à la merci d'un pépin qui viendrait mettre par terre leur activité. Nous ne sommes vraiment libres que si nous assurons nos arrières. Je vous mets ci-dessous le podcast où il en parle :
Là aussi, nous avons un privilège par rapport aux salariés : nous pouvons décider combien nous mettons dans notre cagnotte de la liberté. Et ajuster notre nombre de séances en conséquence. Quand j'ai compris ça, je suis passé de 60 à 80 actes par semaine. Les 20 séances supplémentaires sont toutes parties dans l'épargne. Je n'ai qu'un regret : avoir gâché les premières années de ma carrière en ne travaillant que pour gagner ma vie. Tant d'années perdues...
Sur ce blog, j'ai souvent parlé de tout ce qui se trouvait à notre portée pour épargner, pour nous diversifier et pour utiliser les niches fiscales que l'Etat nous proposait. Il aime flécher nos investissement vers ce qui l'intéresse. J'y reviendrai longuement. Mais retenez déjà qu'il faudra accumuler plusieurs centaines de milliers d'euros pour générer 1 000 € de plus quand vous serez en retraite. Si vous avez 100 000 € sur une assurance vie qui vous rapporte 2 % nets (certaines sont en-dessous), vous n'obtenez que 167 € d'intérêts par mois...
Revenons à Gradius : le vaisseau peut se crasher en bas, mais aussi en haut ! Y a-t-il un plafond d'activité en orthophonie ? Si vous en parlez autour de vous, beaucoup de gens vous diront qu'il y a un moment où ça ne sert plus à rien de travailler, parce que l'Etat vous prend tout le surplus. Le fisc, l'URSSAF et la CARPIMKO ont réussi à tuer leur courage. D'où la question :
Peut-on se cogner au plafond ?
Oui. Mais pas à cause des impôts ou des charges sociales.
Commençons par l'URSSAF et la CARPIMKO. Une fois que votre bénéfice atteint 55 625 € (montant de cette année), vous leur donnez 18,03 % de tout ce que vous gagnez en plus. Donc il vous reste 81,97 % du fruit de votre travail, avant impôt.
L'impôt sur le revenu est progressif, lui. Il paraît que c'est juste. Au début de l'année, ce que vous gagnez n'y est pas soumis. Puis vous donnez 14 %, puis 30, puis 41. Vous trouverez le barème ici.
Si vous êtes un(e) orthophoniste libérale et néanmoins célibataire, il y a de fortes chances pour que vous vous trouviez dans la tranche à 30 %. Mais ce sont les actes de la fin de l'année qui ne vous laissent que 70 % de vos efforts. Tout ce que vous avez fait depuis janvier reste taxé à 0 puis 14 %.
Autrement dit, un saut de tranche n'est pas catastrophique. Bien sûr, l'impôt progressif est décourageant par principe. Les patients de décembre vous demandent autant d'efforts que ceux de janvier. Tout se passe comme si l'Etat vous appliquait une décote sur l'AMO au fur et à mesure. Et plus vous acceptez de soigner de nouveaux patients, plus la décote augmente. Mais quoi qu'il arrive, vous pouvez travailler plus pour gagner plus. Il n'y a pas de plafond fiscal ou social en France.
D'ailleurs, imagineriez-vous un entrepreneur qui fermerait en octobre pour ne pas payer plus d'impôts ? Non bien sûr ! Un commerçant ou un artisan accepte tous ceux qui se présentent. Or, nous sommes aussi des entrepreneursindividuels.
Malheureusement, nous avons un autre obstacle : la charge cognitive. Les féministes l'ont bien mise en évidence pour la maison, à raison. Il arrive un moment où malgré tous les efforts d'organisation et d'optimisation, nous saturons mentalement. Il faut dire aussi que le travail hors séance a pris de une ampleur non négligeable : réunionite aiguë, téléphone, courriers en tous genre, etc.
Le point de saturation est spécifique à chacun. Moi, j'ai un indicateur très pratique pour savoir qu'il est le temps de lever le pied : je deviens Pierre Richard. Je laisse tomber une cafetière pleine parce que j'oublie que je l'ai dans les mains. Ma chemise se prend dans les poignées de portes. Je rentre dans les murs. Je m'assois dans la voiture, puis je ferme ma portière en laissant une jambe dehors. Je ne passe plus au milieu des encoignures de portes, plusieurs jours de suite. C'est parfois douloureux. Et comme toute douleur, c'est un signal à écouter.
Si vous n'avez pas encore découvert votre signal d'alerte, surveillez-vous. Demandez à vos proches de vous y aider. Ca les fera peut-être rire ! Mais je pense que vous avez déjà au moins ressenti un gros manque d'envie, une perte de patience, des bâillements à vous décrocher la mâchoire, des pensées qui dérivent en pleine conversation...
Alors combien : 40, 80, 120 actes?
Vous l'aurez compris, je n'ai aucun chiffre à vous conseiller. Vous êtes libre, comme nous tous. Nous n'avons pas tous les mêmes besoins privés et professionnels, ni le même désir d'auto-protection, ni le même point de saturation.
Mais bon, allez, mouillons-nous un peu !
Je pense quand même que 40 actes en province, ou 50 à Paris, ne permettent pas de créer une vraie cagnotte de la liberté, même en prenant peu de vacances. Je trouve aussi (et nous serons nombreux à le penser) que 120 sont hors d'atteinte pour la plupart d'entre nous ; même si je connais un collègue qui en fait 130 couramment depuis vingt ans, avec une recette qui se situe entre 120 000 et 150 000 € selon les années. Je l'admire.
On peut toujours chercher à repousser ses propres limites, mais il y a un moment où le corps se rappelle à nous.
Le bon équilibre se trouve donc entre 50 et 80 actes, voire 100. Cela laisse une grande latitude de mouvement, non ? A vous de voir. Mais surtout, n'oubliez pas que vous travaillez pour vivre et vous auto-protéger.