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lundi 15 avril 2024

Combien gagne une orthophoniste libérale ? Mise à jour


Estimer le revenu d'une profession n'est pas chose simple quand on n'a pas accès aux chiffres nationaux du fisc. Mais on peut quand même tenter d'approcher la réponse à quelques questions, ne serait-ce que pour renseigner les jeunes qui envisagent ce métier :

  • Quelle est notre recette moyenne (le chiffre d'affaire : honoraires + primes) ?
  • Quel est notre revenu (le bénéfice : recette - dépenses pro) ?
  • Est-ce qu'on a enfin digéré 2020, annus horribilis ?
  • Sommes-nous très groupés autour des chiffres moyens, ou très répartis ?
  • Quel est le temps de travail moyen ? 
  • Sommes-nous mieux lotis que les autres paramédicaux conventionnés ?

Les données les plus fouillées ont toujours été celles de la FNAGA relayées par l'AGAO, l'association de gestion la plus utilisée par les orthophonistes. Les dernières concernent 2021: on n'a pas encore 2022 (et encore moins 2023 qui n'a pas encore été déclarée)

La FNO vient de publier des chiffres sur 2022, mais ils proviennent de la base de données de "l'Assurance maladie SNDS". Or l'Assurance maladie ne connaît pas nos revenus issus des centres qui nous paient directement (IME, SESSAD, CMPP et certains EHPAD). La double prise en charge reste décidément une plaie : elle va jusqu'à fausser les statistiques.

Voici donc les derniers chiffres communiqués par l'AGAO et la FNAGA pour les orthophonistes (merci à Florence de me les avoir transmis) :

 

Petit bémol : ces données incluent les orthophonistes en exercice mixte (libéral + salarié), qui font forcément baisser les moyennes puisque leur salaire n'est par inclus dans le tableau. La FNO nous dit qu'ils sont 9 % des orthophonistes libéraux (cf l'Orthophoniste n°437, p.10). Les 91 % restants ont donc une moyenne plus haute, mais on ne la connaît pas.

Est-ce que la baisse de 2020 est oubliée ?

Quasiment. Voici le tableau de 2019 :

 

Comme vous le voyez, les chiffres de 2021 s'approchent de ceux de 2019.

Mieux : il est fort probable que nos recettes aient dépassé celles de 2019 sur la période récente grâce aux revalorisations de tarifs négociées par la FNO dans les avenants 19 et 20


Sommes-nous une profession homogène ?

Pas du tout.


 L'AGAO nous répartit en quatre tranches :


En luttant contre les dépenses pro (cf cet article) et en optimisant son lieu d'installation, il reste possible d'atteindre un revenu net de 60 000 € par an, soit 5 000 € par mois. Certains membres de la tranche 4 le font. C'est quand même très appréciable en France pour un bac +3 à 5.

Ça représente combien d'heures de travail par semaine ?

Regardons déjà combien d'actes hebdomadaires cela représente.

Les relevés d'activité de la sécu nous disent que nous tournons autour de 1 AMO 13 par acte, soit 33,80 € en métropole. Voici ce que ça donne avec 46 semaines de travail (5 semaines de vacances + quelques jours fériés hors vacances) :

La FNO dit qu'en 2022, nous avons tourné à 35 actes moyens par semaine (mais elle pense que nous prenons dix semaines de vacances). Elle donne aussi le nombre d'actes moyen de chaque mois de l'année. On y voit le gros impact des vacances scolaires sur notre activité.

 

35 actes de 30 minutes, ça fait un mi-temps en fait ?

La FNO dit que nous travaillons moins que les autres paramédicaux, mais elle ne va pas jusqu'à écrire que nous sommes à mi-temps. Ce serait royal, avec les deux mois et demi de vacances qu'elle nous prête.

Elle affirme que nous avons dix heures de travail non rémunéré par semaine. Il y a effectivement de quoi faire :

  • préparation des séances
  • contacts avec les autres intervenants
  • rédaction de comptes rendus et de notes d'évolution
  • comptabilité
  • paperasse : sécu, facturation des centres qui paient directement, gestion des impayés...
  • entretien du cabinet.


N'oublions pas non plus que les actes les mieux payés durent plus de 30 minutes, qu'il s'agisse des séances de neurologie (45 minutes sauf si le patient s'avère trop fatigable) ou des bilans.

En résumé : on ne connaît pas notre temps de travail moyen. Personnellement, j'ai culminé à 53 heures par semaine quand j'avais 90 à 95 actes prévus par semaine. Ca donne un ordre d'idée, mais c'est juste un exemple.

Comment nous situons-nous par rapport aux autres paramédicaux conventionnés ?

Dans son dernier bulletin, la Carpimko nous explique que nous sommes avant-derniers à présent, en matière de bénéfice : les orthoptistes nous ont dépassés.

Vous remarquerez que notre BNC 2021 ne coïncide pas parfaitement avec celui de l'AGAO
cité plus haut, mais qu'il en est assez proche.
 

Conclusion joyeuse

Bien sûr, tout irait mieux si nos tarifs avaient suivi l'inflation. Dans les années 70, ils augmentaient une ou deux fois pas an pour suivre l'inflation. Mais ils ont commencé à geler en 1983 avec le tournant de la rigueur du président Mitterrand. L'inflation a pu caracoler en tête, malgré quelques soubresauts de plus en plus espacés.

Il faut donc recevoir de plus en plus de patients pour maintenir un revenu constant. Cela peut pousser certains collègues vers le burn-out.

Ce n'est même pas une question de politique politicienne : tous les gouvernements nous ont laissés décrocher depuis 1983. La baisse du pouvoir d'achat, aggravée par l'appétit gargantuesque de la Carpimko, fait maintenant partie de notre identité professionnelle collective. Il en est de même pour les salaires de début de carrière des fonctionnaires... mais ensuite ils ont de l'avancement.


CELA DIT

Nous avons de beaux restes, après quarante ans de déclin :

  • un bénéfice moyen supérieur au revenu médian du pays
  • un revenu confortable dès le début de carrière, sans forcément avoir besoin de se tuer au travail
  • la possibilité de pousser vers les 5000 € par mois : aucun quota (nombre d'actes maximal) n'a été imposé par la sécu, même si c'était dans l'air dans les années 90 ; ce fut une grande victoire syndicale.
  • le libre choix de nos méthodes et de notre organisation.

Pourvu que ça dure ! Et merci à la FNO d'appuyer sur la pédale de frein depuis quarante ans pour ralentir notre décrochage de l'inflation.

vendredi 15 mars 2024

Mars, le meilleur mois de l'année

 


Il y a quelques semaines, en préparant ma formation  Sécurisez votre Avenir II, j'ai fabriqué un petit simulateur que j'ai mis en libre accès sur le groupe des Clés (avec son mode d'emploi) :  

https://www.facebook.com/groups/184304421592158/posts/7353814791307716/

C'est un tableau réservé aux orthophonistes libéraux. Son but : déterminer le revenu qu'on veut atteindre (ici le seuil du bonheur, 46 368 € par an) et connaître le nombre d'actes à faire chaque semaine pour y parvenir.

Problème : le simulateur a l'air très optimiste alors qu'il est mathématiquement correct. Beaucoup d'orthophonistes pensent effectuer 55 actes par semaine. Mais elles ne gagnent pas 46 368 € par an. Loin s'en faut. Elles tournent plutôt entre 30 et 35 000 € de bénéfice.

Pourtant j'ai été généreux avec le nombre de semaines de vacances : 8 semaines, c'est beaucoup.

Et même si on porte l'absentéisme à 10 %, ça ne colle pas.

Où est le bug ?

Prenons le problème autrement

Allons voir mon dernier relevé individuel d'activité (RIA), qui contient des statistiques sur l'ensemble des orthophonistes libéraux normands :

En 26 semaines, nous avons effectué en moyenne 861 actes. Si on y met 3 semaines de congés (février, Pâques, ponts de mai), on arrive à :

861 / (26-3) = 37 actes par semaine. EN MOYENNE !

Vu comme ça, nous travaillons très peu : une grosse 20aine d'heures par semaine. Et comme c'est une moyenne, beaucoup d'entre nous travaillent moins que ça.

Là aussi, il y a forcément un bug dans le raisonnement. Et pourtant mon tableau et le RIA sont irréfutables.

Première explication : les vacances scolaires

Le RIA normand montre que 82 % de nos patients sont des mineurs de moins de seize ans. 

Enfonçons une porte ouverte : ces patients ont énormément de vacances. Certains partent chez un parent ou un grand-parent qui ne veut/peut pas les amener. D'autres partent en villégiature. Et puis il y a aussi ceux qui préfèrent ne pas venir "pour se reposer un peu". Et ceux qui disent qu'ils viendront mais qui annulent au dernier moment (ou posent un lapin).

Les vacances scolaires font de l'orthophonie une sorte de métier saisonnier, comme la pharmacie dans un village de Savoie.

Seconde explication : le problème est quasi-permanent

Prenons les douze mois de l'année et regardons les raisons de ne pas aller chez l'orthophoniste :
  • Janvier : fin des vacances de Noël, épidémies, routes enneigées
  • Février : vacances, épidémies, routes enneigées
  • Mars : fin des vacances de la dernière zone
  • Avril : vacances
  • Mai : fin des vacances de la dernière zone, ponts
  • Juin : sorties scolaires
  • Juillet : vacances
  • Août : vacances
  • Septembre : temps de réorganisation de l'emploi du temps, entre le foot et l'équitation
  • Octobre : vacances
  • Novembre : fin des vacances, pont du 11, début des épidémies
  • Décembre : épidémies, vacances.

Et pendant tout ce temps, il y a les SMS de type "Timéo ne viendra pas parce qu'il a un rendez-vous" (le nôtre n'en est pas un).

Mars reste donc le seul mois où on voit le nombre de patients qu'on a prévu, sauf quand on est dans la dernière zone des vacances d'hiver.
 
Au final, nous travaillons beaucoup moins que ce que nous pensons.

Les semaines où tout le monde vient sont celles qui nous marquent parce qu'on y accumule la fatigue. Elles nous confortent souvent dans l'impression de ne pas pouvoir en faire plus.

Comment améliorer les choses ?

Quelques pistes :
  • Se fixer des objectifs annuels, pas hebdomadaires. Tenir un tableau Excel pour ça, puis comparer les années.
  • Mettre des séries de séances courtes et intenses sur les vacances scolaires.
  • Insécuriser les patients propriétaires de créneau horaire, qui disent à la fin juin "on se revoir à la rentrée", en leur disant qu'on verra ce qu'on pourra faire d'ici là parce que c'est tellement loin...
  • Ajouter dix ou quinze créneaux : quand je voyais 85 patients par semaine (hors vacances scolaires), j'en prévoyais 95.
  • 2 lapins = rééducation terminée
  • Plus difficile mais certains le font : moins de 7 rendez-vous effectués sur 10, même décommandés à l'avance = rééducation terminée.
  • Ne pas avoir de rééducations longues pour éviter l'essoufflement (bien compréhensible) de certaines familles. Privilégier des objectifs atteignables en quelques mois et arrêter systématiquement, quitte à revoir le patient plus tard.

Mais avant de suivre ces pistes, un constat lucide s'impose. Regardez donc votre RIA et divisez le nombre d'actes par le nombre de semaines ouvrées. Tout part de là.


lundi 23 janvier 2023

Fisc, Urssaf, Carpimko : qui vous taxe le plus ?


Vivre en France implique l'acceptation d'une fiscalité débridée assortie de services publics en perdition et de dettes faramineuses. Mais vous allez voir que tout n'est pas si noir.

Première idée à battre en brèche : on entend souvent dire que moins de la moitié des Français paie des impôts. Ca rend amers beaucoup de membres de la classe moyenne. En fait ça ne concerne que l'impôt sur le revenu. Déjà, le "G" de "CSG" signifie "généralisée" : cet impôt touche tous les revenus et tout le monde. Mais la TVA aussi. Or, la CSG et la TVA prélèvent des dizaines de milliards par an.

Maintenant, focalisons-nous sur les 3 grands taxmen des paramédicaux libéraux.

Qui vous taxe le plus ?

  • l'impôt sur le revenu ? 
  • l'Urssaf ?
  • la Carpimko ?

Quel est le total ? Est-il supportable ? Et peut-on réduire la pression ici ou là ?

Voilà des questions intéressantes pour des gens qui ont plus de libertés que les autres. Plus de capacité d'adaptation.

Avant d'aller plus loin, je précise que je suis au courant du fait qu'officiellement, l'Urssaf et la Carpimko ne perçoivent pas des impôts, mais des cotisations sociales : l'impôt a une fonction redistributive, alors que les charges sociales sont du revenu différé ; une sorte d'avance sur les prestations qu'on percevra plus tard.


Mais ça, c'est de l'angélisme bien-pensant. Dans les faits, l'Urssaf et la Carpimko redistribuent les revenus :

  • de ceux qui n'ont pas droit aux prestations familiales (enfants, APL) vers ceux qui y ont droit
  • des actifs vers les boomers qui ont beaucoup moins cotisé qu'eux
  • de ceux qui n'utilisent pas le FIF-PL vers ceux qui s'en servent
  • de ceux qui se fichent des URPS vers ceux qui sont heureux de leur existence (il doit bien en exister un ou deux)
  • des campagnards qui paient la CSG sans trouver de médecin traitant vers ceux qui habitent dans l'archipel des grandes villes.

Alors quels sont les résultats du tiercé ?

J'ai passé à la moulinette de Libre Office 3 revenus : 30 000 €, 45 000 et 60 000 €. Pour rappel, le revenu est le bénéfice : recette - dépenses pro. La Carpimko et l'Urssaf font partie de ces dépenses pro. Donc quand elles augmentent, vous devez travailler davantage pour obtenir le même bénéfice. Elles agissent en amont du bénéfice en vous contraignant à augmenter votre recette (donc à faire des heures), alors que l'impôt sur le revenu agit en aval en prenant une partie du net.

Autre précision : j'ai pris l'impôt sur le revenu des célibataires, sans revenus annexes ni niches fiscales.

Voici ce que ça donne en régime de croisière, donc en gagnant la même chose tous les ans :

J'ai bien évidemment utilisé les barèmes officiels de 2023. Si vous voulez voir le détail de mes calculs, le tableau complet se trouve sur le groupe Facebook des Clés de la Réussite (cliquez ici).

La première chose qui saute aux yeux est l'inversion des proportions : quand on gagne 30 000 €, la Carpimko prend beaucoup plus que l'impôt sur le revenu, même quand on est célibataire. Ca s'équilibre à 45 000 €, puis ça s'inverse à 60 000 où l'impôt devient démentiel.

L'impôt sur le revenu a un taux progressif : sa ponction passe de 9 à 19 % du revenu.

La Carpimko a un taux dégressif qui compense partiellement : elle passe de 22 à 15 % ! On en parle peu, mais c'est une caisse qui nous encourage à travailler dur. Elle taxe fortement les bas revenus pour leur assurer un socle de retraite et de protection contre la maladie, l'invalidité et le décès.

Entre les deux : l'Urssaf, qui a un taux à peu près constant : elle vous prend 13 à 15 % de votre revenu.

Bien sûr, la ponction totale augmente si on additionne les trois taxmen. C'est vrai en valeur absolue, mais aussi en proportion du revenu :

  • ils prennent 45 % d'un revenu de 30 000 €
  • 48 % si vous passez à 45 000 €
  • 49 % si vous passez à 60 000 €.

 

Mais on aurait pu s'attendre à pire.

Passer de 45 à 49 %, c'est finalement assez supportable quand on double son revenu. La dégressivité de la Carpimko agit puissamment dans le bon sens.

Tout ceci bat en brèche une idée largement répandue : il n'est pas inutile de travailler davantage. Il n'y a pas un moment où la France vous punit en vous prenant le fruit de vos efforts.

On peut même dire qu'il est utile de travailler suffisamment pour dégager des revenus qui correspondent à nos besoins et à nos envies. Le système nous le permet. C'est une excellente nouvelle, d'autant que la demande est infinie quasiment partout.

On peut chercher à réduire son activité pour des motifs personnels et familiaux : frais de garde, volonté de voir grandir ses enfants au lieu des enfants des autres, prévention du burn-out... Mais on ne peut pas le faire en utilisant l'argument de la fiscalité démentielle.

 

Mieux : il y a des portes de sortie dans la fiscalité !

Vous aurez du mal à abaisser artificiellement la pression de l'Urssaf et de la Carpimko. Mais l'impôt sur le revenu français est mité, à défaut d'être miteux : on ne le paie que si on le veut vraiment.

L'Etat cherche à flécher vos investissements dans des domaines où ça l'intéresse, un peu comme la sécu cherche à vous faire aller dans des CPTS grâce au FAMI. A vous de voir si la carotte mérite de vous faire aller dans le sens qu'on vous propose. 

Pour apprendre à réduire la partie jaune du graphique, vous avez ma formation en ligne sur la défiscalisation. Tous les détails sont ici :

 
En résumé, non seulement la progressivité globale des 3 taxmen s'avère supportable, mais en plus vous pouvez taper sur la part qui croît le plus : l'impôt sur le revenu. Le système nous incite vraiment à travailler, alors qu'en général on pense le contraire.

Quel beau pays nous avons là, finalement !


 

mardi 11 janvier 2022

Orthophonie : quel avenir ? Grains ou éclaircies à l'horizon ?

 

 

J'ai pris cette photo sur une plage normande, un jour d'octobre où les grains et les éclaircies se succédaient.

C'est aussi le spectacle qu'offre l'orthophonie d'aujourd'hui. Les grains apparaissent à l'horizon, mais aussi les éclaircies. En pareille circonstance, on se demande toujours si on va s'en sortir sec, ou essoré.

 

Commençons par énumérer les grains : ça nous permettra de finir sur une tonalité plus joyeuse.

1) L'inflation

L'inflation est de retour :
https://www.capital.fr/entreprises-marches/france-inflation-de-2-8-sur-un-an-en-decembre-3-4-en-donnees-harmonisees-1424386

Les économistes hésitent encore sur cette hausse des prix : est-ce juste un effet covid momentané, ou un retour durable dû à des causes profondes (ex : la transition énergétique, horriblement coûteuse mais nécessaire) ? Un critère important sera l'enclenchement de la boucle prix-salaires : si les salaires augmentent après les prix, nous pourrions avoir une vraie inflation durable, auto-alimentée.

Pour nous qui avons des tarifs réglementés, l'inflation est un grain extrêmement menaçant : nous n'avons plus de boucle prix-tarifs depuis le tournant de la rigueur de 1983. Ca date.

2) Les négociations conventionnelles

L'inflation, c'est un mouvement permanent. Mais les négociations conventionnelles avec la sécu, c'est tous les cinq ans. Pourquoi ? On ne sait pas.

Quoi qu'il en soit, on ne rattrape jamais cinq ans d'inflation, même en combinant une hausse de l'AMO et quelques modifications de la nomenclature.

Lors des dernières négociations, en 2017, nos représentants ont même accepté de signer un accord sans hausse de l'AMO, alors que le C des médecins prenait 9 % dans le même temps.

Cette année, c'est reparti pour un tour : la lettre de cadrage du ministère exclut une hausse de l'AMO. La présidente de la FNO s'en est émue :
https://fno.fr/actualites/vie-syndicale/declaration-liminaire-lue-par-anne-dehetre-presidente-a-louverture-des-negociations-conventionnelles/

Que peut-on attendre, dans ces conditions ? L'avenant 16 a tracé la voie :

  • quelques petits forfaits ; rappelons que la rémunération à l'acte est considérée comme une horreur par une partie de l'intelligentsia française et que la forfait est un excellent moyen d'abaisser notre taux horaire ;
  • un saupoudrage de dixièmes de coefficients dans la nomenclature ;
  • une hausse des aides à l'installation dans les zones très sous-dotées (avec un zonage qui permet de nier la réalité du terrain).

En somme : rien ne compensera 3% d'inflation par an. Et si l'inflation dérape carrément ? Eh bien... aucun dispositif n'est prévu. Un assouplissement des dépassements d'honoraires, par exemple pour monétiser une compétence poussée, nous offrirait une bouffée d'oxygène. Mais nos représentants ne le revendiquent pas. Bien sûr, il y aurait de l'injustice sociale dans une mesure de cet ordre. 

Mais à force de refuser l'injustice sociale pour les autres, nous l'admettons pour nous : pendant que nos tarifs décrochaient de l'inflation, le pouvoir d'achat global de la population n'a cessé d'augmenter, bien qu'elle ait eu le sentiment inverse. Les chiffres sont têtus.

Imaginez un restaurateur qui s'alignerait sur les tarifs du restaurant universitaire pour être socialement juste. C'est ce que nous faisons.

3) CARPIMKO = régime spécial ?

Le pouvoir a laissé entrevoir les contours de la réforme Delevoye v.2. Il est fort probable que nous y ayons droit au second semestre, en cas de réélection.

On commence à comprendre qu'ils réfléchissent à un nouveau décalage de l'âge de départ, ce qui n'est pas trop grave. Même si nos bornes actuelles de 62 et 67 ans deviennent 64 et 69, ça ne changera pas la face du monde.

Plus gênant : les régimes autonomes comme la CARPIMKO n'existent pas dans la communication du pouvoir. Nous restons donc assimilés aux régimes spéciaux comme ceux d'EDF et de la SNCF, qu'il veut voir disparaître. 

La CARPIMKO elle-même ne communique pas sur ce thème. Elle donne l'impression de se laisser assimiler aux régimes spéciaux. Peut-être a-t-elle une stratégie visant à nous défendre. Dans ce cas, elle le cache bien.

On nous prépare donc un retour du matraquage qu'on voulait nous infliger en 2019. Nos représentants avaient cautionné une compensation par la baisse de la CSG. Mais elle était inconstitutionnelle, d'après les avocats. Et elle ne protégeait absolument pas ceux qui avaient le malheur de dépasser 41 136 € de bénéfice. Après tout, ces collègues n'ont qu'à payer, non ? Ils ont l'habitude.

En fait, le passage aux fameux 28% de cotisation retraite serait une grosse incitation à soigner le moins de patients possible : à quoi bon s'échiner, si c'est juste pour payer les retraites des baby boomers et si ça contribue à être abandonné dans la tourmente par ses pairs ?

4) La pression de la demande

Que vous soyez en zone sous-dotée, intermédiaire ou très dotée, vous avez probablement une liste d'attente. Rares sont les endroits où nous faisons face à la demande.

Dans les faits, pour beaucoup de patients potentiels, nous n'existons plus. Ecouter les messages du répondeur est un exercice angoissant pour tout professionnel de santé doté d'un minimum d'empathie.

5) le délire administratif 


La glorieuse administration française aime consommer le temps des citoyens. Nous n'échappons pas à ce gaspillage d'énergie, avec :

  • des comptes rendus de bilans dont seule la conclusion intéresse la plupart des médecins
  • l'obligation de s'inscrire à mssanté, alors que les médecins sont chez Apicrypt
  • l'obligation de déclaration d'indicateurs
  • la DAP papier maintenue dans tant de départements, à l'heure où la Poste impose des augmentations délirantes sur les timbres
  • la double prise en charge : conventions à lire, à renvoyer, puis factures à fabriquer, puis vérification du fait que les centres paient réellement (plusieurs semaines plus tard)
  • les mutuelles non gérées par la carte Vitale, avec tous les défauts de paiement que cela peut induire pour ceux qui rendent service à leurs patients avec le tiers payant intégral
  • CFE : déclaration peu compréhensible, paiement compliqué qu'il faut aller trouver soi-même depuis qu'ils ne daignent même plus envoyer une facture (un comble du masochisme : allez chercher vous-même votre claque)
  • Déclaration DSPAMC : il y a 20 ans, il y avait trois fois moins de cases sur la déclaration d'URSSAF ; si le fisc et l'URSSAF échangeaient leurs fichiers, tout serait simple ! Trop simple pour la glorieuse Administration française.

La plupart de ces points ne concernent que ces dernières années. On voit mal pourquoi le délire cesserait subitement. Prenons les paris !


Passons aux éclaircies

J'ai pris cette photo le même jour que celle du début de l'article, à Yport (76).

Il est hors de question de ne voir que les nuages sombres à l'horizon ! Entre deux grains, il y a toujours une éclaircie.

1) Un état d'esprit extrêmement positif

Nous avons une profession vivante, créative, réactive (cf rééducation de l'anosmie), assoiffée de nouveaux savoirs.

Nous nous formons sans cesse, de diverses manières.

Nous partageons nos trouvailles. Le merveilleux site PONTT le prouve chaque jour depuis de nombreuses années. Les réseaux sociaux fourmillent d'idées et de conseils.

La semaine dernière, j'ai ouvert un compte Instagram pro : @lefebvreortho. J'ai été accueilli avec une bienveillance émouvante. J'ai découvert une nouvelle preuve du dynamisme de notre profession. Si vous voulez vous rebooster, allez voir le hashtag #orthophonie et les stories des collègues ! C'est un bouillonnement permanent. Vraiment impressionnant. 

 

Instagram ne se cantonne pas au partage de photos de son chat ou de couchers de soleil flous avec un horizon penché et des couleurs délavées. Allez voir l'Insta orthophonique : c'est bon pour le moral.

2) Votre métier en a encore sous le pied

Faisons les comptes :

  • En moyenne, les relevés individuels d'activité de la sécu disent que l'acte moyen est un AMO 13.
  • Sans aller trop loin dans le surmenage, on peut imaginer 60 actes par semaine, sur 45 semaines par an. Certains font nettement plus, d'autres nettement moins.
  • Total : 45 x 60 x 13 x 2,50 = 87 750 € de recette.

3) Vous pouvez optimiser 

Vous pouvez optimiser vos dépenses pro pour garder 2/3 pour vous (cf cet article : Comment passer de 50 à 30 % de charges ?) : votre revenu sera alors de 58 500 €, soit 4875 € par mois. C'est très honorable pour des bac +3 à 5.

Alors oui, nos tarifs sont quasiment gelés. Mais heureusement, ils partaient de haut au début des années 80, avant que l'inflation commence à les grignoter.

4) Avec 4875 € par mois, vous pouvez épargner.

En tout cas, c'est possible en Province. Et là, le cercle vertueux s'enclenche : une partie de vos revenus se transforme en épargne de précaution, puis en génération de revenus complémentaires. Non seulement vous vous prémunissez contre une mauvaise chute ou une rencontre inopinée avec un sanglier, mais en plus vous commencez à vous détendre face au blocage de l'AMO. Et vous n'avez plus de raison de pester contre notre protection sociale faiblarde par rapport à celle des salariés.


La plupart de mes formations en ligne vous aident à enclencher et à développer ce cercle vertueux. Ma newsletter vous parle très souvent d'épargne, entre autres (cliquez ici pour ne rien manquer de l'actu ortho). Mais le préalable, c'est de constituer le ratio bénéfice / recettes qui vous laissera une capacité d'action. Vous savez aussi que plus vous développez vos recettes, moins les charges fixes vous pèsent. Mieux : la CARPIMKO ne vous prend plus grand-chose à partir de 41 136 € de bénéfice ! la vie est belle, sans réforme Delevoye.

5) Renouveler son intérêt pour le métier

L'orthophonie est une passion pour beaucoup d'entre nous. Le travail sur la langue, le contact, le sentiment d'utilité, les évolutions permanentes des savoirs et des techniques : il y a de quoi s'y absorber pendant 45 ans sans s'ennuyer.

Mais si la lassitude vous saisit, ce métier vous offre de nombreuses possibilités :

  • vous former intensément sur un sujet donné et le faire savoir auprès des médecins
  • changer votre approche (ex : la formation d'Isabelle Bobillier-Chaumont, qui vous retournera la tête) 
  • ajouter des cordes à votre arc : apprendre la LSF, apprendre à dessiner avec Samuel Bruder, acheter une imprimante 3D pour fabriquer du matériel...
  • militer : participer à la FNO, à une URPS, à une CPD, à des manifs si vous voulez entraîner votre voix...


5) Créer une activité secondaire pour vivre de sa passion

Si vous voulez vous ouvrir à d'autres horizons éclaircis, vous pouvez développer une activité secondaire. Les conditions n'ont jamais été aussi favorables, grâce à internet qui vous permet de vous faire connaître.

L'éventail des possibilités est quasiment infini. Dans ma formation Contourner le blocage de l'AMO, je vous ai proposé une méthode sans risque financier. Sans risque tout court, en fait. Mais il y en a des milliers d'autres.


Alors, grains ou éclaircies ?

Tout est une question d'état d'esprit. 

J'ai longtemps vu les grains. Il est évident que l'orthophonie française est une profession prise en étau. C'est le lot de tous les auxiliaires médicaux. Il est vrai aussi que la politique de nos propres représentants nous désarçonne souvent : des années d'efforts sur l'exercice salarié, l'écriture inclusive  et l'accès direct, plutôt que sur l'AMO, par exemple. Quand on voit un glaive et qu'on doute de son bouclier, on peut être inquiet.

Mais tout de même, si on se tourne vers les éclaircies, on voit que la profession a de beaux restes et qu'elle conserve un ressort impressionnant. Une vivacité. Et puis tant de portes restent ouvertes vers l'épanouissement professionnel, dans l'orthophonie ou en parallèle !

Réjouissons-nous. Râler, c'est mauvais pour nos artères. Il sera bien temps de nous faire du mouron si la réforme des retraites s'abat sur nous comme une falaise normande.

mardi 4 septembre 2018

Combien de séances un orthophoniste doit-il pratiquer par semaine ?



Une question revient inlassablement sur les forums et les groupes Facebook orthophoniques : combien de séances faites-vous ? Vous l'avez sûrement lue plusieurs fois. Il arrive qu'elle émane d'une banque qui exige un prévisionnel, mais pas toujours.

Elle est souvent prolongée :
  • Combien de séances pour que le cabinet soit viable ?
  • Combien de séances maxi, avant que les impôts prennent tout le surplus ?
  • Combien de séances avant de risquer un burn out ?
Les réponses des collègues sont généralement nombreuses : ce thème nous préoccupe tous dès notre installation, voire avant ! Bon, un peu moins après le départ en retraite, je vous l'accorde.

Il faut dire que c'est une interrogation cruciale : puisque nous avons une durée de séance minimale imposée par la sécu, le nombre  d'actes conditionne directement notre temps de travail et notre recette. Nous ne pouvons pas recevoir plus de gens en passant nos séances à 20 minutes. Pourtant, 30 minutes de rééducation du sigmatisme interdental, c'est parfois long... Mais bon, dura lex sed lex.

La plupart des réponses à cette question "combien" oscillent entre 40 et 65 actes par semaine (dont  2,9 % de bilans, cf l'Orthophoniste n°380 p.9). Pourtant, libéral = liberté. On pourrait donc s'attendre à des chiffres plus éparpillés, allant par exemple de 20 à 120. Après tout, 120, ce sont seulement 6 journées de 20 rendez-vous !

Chacun fait ce qui lui plaît. Nous avons la chance énorme de pouvoir travailler autant que nous le voulons. Nous pouvons ajuster notre vie professionnelle en fonction de nos impératifs privés, ou tout simplement de nos envies. La demande de soins le permet quasiment partout en France. La vie est belle, non ?



Mais justement, devons-nous travailler en fonction de la demande ?

Retour en 1972, l'année où notre cabinet a été fondé. Les médecins et les enseignants connaissent mal l'orthophonie. Le métier émerge. Notre fondateur bien-aimé doit faire savoir pourquoi certains patients pourraient avoir besoin de lui. Il doit aussi faire ses preuves.

Assez rapidement, il y parvient et la demande augmente. Il bilante le samedi et rééduque dans la semaine avec des horaires assez sympathiques. Il faut dire que l'AMO n'a pas encore décroché de l'inflation. Le cabinet rayonne sur un demi-cercle de 25 kilomètres de rayon. L'autre demi-cercle se trouve dans la mer, mais la rééducation du hareng et du goéland ne figurent pas dans la nomenclature...


Dès 1980, notre Grand Sachem ne sait plus où donner de la tête. Il recrute une première associée. A deux, ils font face à la demande pendant plusieurs nouvelles années. Mais le même problème se pose à nouveau au début des années 90. Le cabinet passe à trois, puis quatre, cinq et maintenant six orthophonistes. Plus aucun bureau n'est libre (j'en profite pour signaler 2 départs en retraite en 2019, contactez-moi, A L'AIDE !).

Et pourtant, la situation a complètement dégénéré. Nous ne faisons plus face à la demande. Nous avons instauré une liste d'attente, comme un peu partout. Nous devons sans cesse établir un tri désagréable entre les soins urgents et les autres. Le délai habituel a dépassé une année. Par endroits, des collègues parlent de deux ans ! A quoi bon tenir une liste d'attente dans ces conditions... D'ailleurs, vous êtes nombreux à y avoir renoncé.

Il est donc clair que nous ne pouvons pas travailler en fonction de la demande, malheureusement.

Quand bien même nous le voudrions, et même en arrêtant de dormir, cela ne suffirait pas. Avantage pour nous : nos ressources sont infinies. C'est moins reluisant pour la population qui cotise pour être soignée. Mais nous, nous sommes vraiment libres quand nous choisissons notre temps de travail, en l'état actuel des choses.

Alors comment choisir son nombre d'actes, puisque nous sommes libres de le faire ?

C'est simple. Tout est dans Gradius.


J'ai tenté de devenir adroit sur Gradius entre 1986 et 1989. A présent, j'y joue sur la borne d'arcade du cabinet. Voilà un jeu que vous ne pouvez pas connaître si vous avez moins de 40 ans ; sauf si vous vous intéressez aux vieilleries qui ont amusé vos aînés. Vous dirigez un petit vaisseau blanc en territoire ennemi. Vous êtes le dernier espoir de l'Humanité, bien entendu. Vous devez éviter toutes sortes de vaisseaux et de projectiles, sans jamais toucher le sol ni le plafond.

Plus tard, je suis devenu orthophoniste libéral mais je suis resté un pilote de Gradius. Nous le sommes tous ! Les vaisseaux et les projectiles, ce sont toutes les difficultés du métier, liées aux patients ou aux contraintes réglementaires. Vous les connaissez. Le sol, c'est notre seuil de rentabilité. Le plafond : notre maximum possible. A nous de bien naviguer dans cet espace. Seule différence, qui met un sacré coup à l'ego : nous ne sommes pas le dernier espoir de l'Humanité. Tout le monde n'est pas Nicolas Hulot.

Cela dit, pour éviter de se crasher, il faut savoir où se trouvent le plafond et le sol.


Commençons par le sol : le seuil de rentabilité



Au moment de faire régler un parent, vous avez sûrement entendu un jour un enfant s'exclamer : "C'EST CHER !". Ah, comme nous aimerions empocher 100 % de notre recette ! Bien évidemment, c'est impossible. Nous avons des charges fixes, indépendantes de notre activité :
  • le loyer et les charges locatives
  • les assurances
  • EDF, eau, téléphone, internet (principalement des abonnements)
  • le chauffage
  • l'amortissement d'un éventuel véhicule, ainsi que la quote-part professionnelle de l'entretien et du carburant
  • l'amortissement des meubles
  • le matériel informatique
  • les cotisations forfaitaires de la CARPIMKO : 2 391 € cette année
  • celle de l'URSSAF : 197 € cette année, mais une centaine d'euros d'habitude
  • la cotisation foncière des entreprises, qui dépend de votre local et de son emplacement
  • les frais de tenue de compte bancaire
  • des abonnements à des logiciels (ex : Orthoscribe, LangageOral.com, Happy Neuron)
  • le logiciel de gestion de cabinet
  • l'association de gestion
  • l'entretien des locaux et du matériel
  • un éventuel comptable
  • un éventuel service de secrétariat.
Commencez par lister et chiffrer ces frais. Nous ne gagnons notre vie qu'après  avoir encaissé l'équivalent de ce seuil. Dans certains endroits, une dizaine d'actes par semaine  permet de l'atteindre. Pour déterminer votre propre seuil, vous pouvez prendre un AMO moyen à 12, donc 30 € par acte pratiqué. A moduler vers le haut si vous faites beaucoup de neuro, par exemple. A moduler vers le bas si vous vous passionnez pour le sigmatisme interdental et son merveilleux AMO 8.

Ensuite, vous allez payer des charges proportionnelles à votre activité :
  • la CSG
  • la CRDS
  • les allocations familiales si votre bénéfice dépasse 43 705 € (chiffre de cette année)
  • la cotisation aux URPS
  • les 4 cotisations proportionnelles de la CARPIMKO.

Je vous ai donné ici un moyen rapide de les calculer. La formule n'est pas la même pour tous. C'est comme avec le fisc : nous ne sommes pas tous logés à la même enseigne. Vous avez aussi mes applications iPhone et Android pour vous aider.

Vous connaissez maintenant votre seuil de rentabilité. Evidemment, vous allez travailler un peu plus que ça, pour pouvoir vous dégager un revenu. En France, ce sont les agriculteurs qui travaillent parfois pour rien, dans l'indifférence générale (c'est affreux). Pas les orthophonistes.

Dans bien des endroits du pays, le point d'équilibre permettant de commencer à vivre correctement se situe autour de 40 actes par semaine. Tout dépend aussi du nombre de semaines de congés que vous envisagez : à 5 semaines par an, 40 actes vous feront mieux vivre que si vous fermez 10 semaines.


Comment ajuster le tir, une fois qu'on dépasse le seuil ?

L'orthophonie est un métier passionnant. Il est de bon ton de le dire, mais nous sommes nombreux à le penser réellement. Elle présente un grand intérêt intellectuel. Nous travaillons sur l'humain, dans l'empathie et la bienveillance. Nous y trouvons la satisfaction d'aider les gens. Certains nous expriment leur reconnaissance de manière émouvante. Chaque jour, nous pouvons faire vivre les valeurs qui nous ont orientés vers cette profession.

Même si nous restons proches du seuil, nous ressentons toutes ces satisfactions. Cela suffit à beaucoup d'entre nous. L'orthophonie est un ascenseur rapide qui nous emmène directement au sommet de la pyramide de Maslow.


Que pourrions-nous vouloir de plus ? Eh bien... beaucoup de choses. D'abord, le bonheur au travail n'exclut pas des besoins et des envies personnels. On peut se prendre de passion pour des loisirs dispendieux. Nos enfants (ou nos parents) peuvent aussi générer des frais très importants. A nous de relever notre niveau d'activité pour les assumer. C'est aussi cela, la beauté du libéral.

Mais attention, il ne faudrait pas oublier un point capital qui doit nous inciter à relever notre nombre de séances : la faiblesse de notre protection sociale. 

N'oubliez pas que :
  • la retraite moyenne d'un orthophoniste est de 831 € nets par mois (source : le dernier bulletin de CARPIMKO)
  • vous avez 90 jours de carence, pas 3 comme un salarié du privé ou 1 comme un fonctionnaire
  • après ces trois mois, les indemnités paient à peine les charges du cabinet, mais ne font pas vivre votre famille
Vous pouvez vivre avec ces risques, comme beaucoup de collègues. Surtout si vous avez un conjoint qui gagne bien sa vie. Mais vous pouvez aussi chercher à fabriquer votre auto-protection sociale.

Antoine Blanchemaison, un célèbre infopreneur, appelle cela "la cagnotte de la liberté". Il rappelle que sans épargner, les travailleurs indépendants sont à la merci d'un pépin qui viendrait mettre par terre leur activité. Nous ne sommes vraiment libres que si nous assurons nos arrières. Je vous mets ci-dessous le podcast où il en parle :


Là aussi, nous avons un privilège par rapport aux salariés : nous pouvons décider combien nous mettons dans notre cagnotte de la liberté. Et ajuster notre nombre de séances en conséquence. Quand j'ai compris ça, je suis passé de 60 à 80 actes par semaine. Les 20 séances supplémentaires sont toutes parties dans l'épargne. Je n'ai qu'un regret : avoir gâché les premières années de ma carrière en ne travaillant que pour gagner ma vie. Tant d'années perdues...

Sur ce blog, j'ai souvent parlé de tout ce qui se trouvait à notre portée pour épargner, pour nous diversifier et pour utiliser les niches fiscales que l'Etat nous proposait. Il aime flécher nos investissement vers ce qui l'intéresse. J'y reviendrai longuement. Mais retenez déjà qu'il faudra accumuler plusieurs centaines de milliers d'euros pour générer 1 000 € de plus quand vous serez en retraite. Si vous avez 100 000 € sur une assurance vie qui vous rapporte 2 % nets (certaines sont en-dessous), vous n'obtenez que 167 € d'intérêts par mois...

Revenons à Gradius : le vaisseau peut se crasher en bas, mais aussi en haut ! Y a-t-il un plafond d'activité en orthophonie ? Si vous en parlez autour de vous, beaucoup de gens vous diront qu'il y a un moment où ça ne sert plus à rien de travailler, parce que l'Etat vous prend tout le surplus. Le fisc, l'URSSAF et la CARPIMKO ont réussi à tuer leur courage. D'où la question :

Peut-on se cogner au plafond ?



Oui. Mais pas à cause des impôts ou des charges sociales.

Commençons par l'URSSAF et la CARPIMKO. Une fois que votre bénéfice atteint 55 625 € (montant de cette année),  vous leur donnez 18,03 % de tout ce que vous gagnez en plus. Donc il vous reste 81,97 % du fruit de votre travail, avant impôt.

L'impôt sur le revenu est progressif, lui. Il paraît que c'est juste. Au début de l'année, ce que vous gagnez n'y est pas soumis. Puis vous donnez 14 %, puis 30, puis 41. Vous trouverez le barème ici.

Si vous êtes un(e) orthophoniste libérale et néanmoins célibataire, il y a de fortes chances pour que vous vous trouviez dans la tranche à 30 %. Mais ce sont les actes de la fin de l'année qui ne vous laissent que 70 % de vos efforts. Tout ce que vous avez fait depuis janvier reste taxé à 0 puis 14 %.

Autrement dit, un saut de tranche n'est pas catastrophique. Bien sûr, l'impôt progressif est décourageant par principe. Les patients de décembre vous demandent autant d'efforts que ceux de janvier. Tout se passe comme si l'Etat vous appliquait une décote sur l'AMO au fur et à mesure. Et plus vous acceptez de soigner de nouveaux patients, plus la décote augmente. Mais quoi qu'il arrive, vous pouvez travailler plus pour gagner plus. Il n'y a pas de plafond fiscal ou social en France.  

D'ailleurs, imagineriez-vous un entrepreneur qui fermerait en octobre pour ne pas payer plus d'impôts ? Non bien sûr ! Un commerçant ou un artisan accepte tous ceux qui se présentent. Or, nous sommes aussi des entrepreneurs individuels.


Malheureusement, nous avons un autre obstacle : la charge cognitive. Les féministes l'ont bien mise en évidence pour la maison, à raison. Il arrive un moment où malgré tous les efforts d'organisation et d'optimisation, nous saturons mentalement. Il faut dire aussi que le travail hors séance a pris de une ampleur non négligeable : réunionite aiguë, téléphone, courriers en tous genre, etc.

Le point de saturation est spécifique à chacun. Moi, j'ai un indicateur très pratique pour savoir qu'il est le temps de lever le pied : je deviens Pierre Richard. Je laisse tomber une cafetière pleine parce que j'oublie que je l'ai dans les mains. Ma chemise se prend dans les poignées de portes. Je rentre dans les murs. Je m'assois dans la voiture, puis je ferme ma portière en laissant une jambe dehors. Je ne passe plus au milieu des encoignures de portes, plusieurs jours de suite. C'est parfois douloureux. Et comme toute douleur, c'est un signal à écouter.


Si vous n'avez pas encore découvert votre signal d'alerte, surveillez-vous. Demandez à vos proches de vous y aider. Ca les fera peut-être rire ! Mais je pense que vous avez déjà au moins ressenti un gros manque d'envie, une perte de patience, des bâillements à vous décrocher la mâchoire, des pensées qui dérivent en pleine conversation...

Alors combien : 40, 80, 120 actes?

Vous l'aurez compris, je n'ai aucun chiffre à vous conseiller. Vous êtes libre, comme nous tous. Nous n'avons pas tous les mêmes besoins privés et professionnels, ni le même désir d'auto-protection, ni le même point de saturation.

Mais bon, allez, mouillons-nous un peu !

Je pense quand même que 40 actes en province, ou 50 à Paris, ne permettent pas de créer une vraie cagnotte de la liberté, même en prenant peu de vacances. Je trouve aussi (et nous serons nombreux à le penser) que 120 sont hors d'atteinte pour la plupart d'entre nous ; même si je connais un collègue qui en fait 130 couramment depuis vingt ans, avec une recette qui se situe entre 120 000 et 150 000 € selon les années. Je l'admire.

On peut toujours chercher à repousser ses propres limites, mais il y a un moment où le corps se rappelle à nous.


Le bon équilibre se trouve donc entre 50 et 80 actes, voire 100. Cela laisse une grande latitude de mouvement, non ? A vous de voir. Mais surtout, n'oubliez pas que vous travaillez pour vivre et vous auto-protéger.